dimanche 10 février 2019

Fin du blog

Ce blog n'est plus actualisé depuis fin 2016. 

Pour suivre les activités de Jérôme Richer : https://www.jeromericher.ch/

lundi 3 octobre 2016

Promesse factory

237 lycéennes sont enlevées le 15 avril 2014 par Boko Haram, groupe terroriste au Nigeria. Un drame impensable devient point de départ de l’'exposition Je suis femme, je suis l'’humanité. Pour faire face à la froideur du nombre, Moïse Touré répond par l'’humanité. 237 femmes d’'Annecy et de l'’agglomération prêtent leur image aux victimes de la barbarie terroriste. Ces visages se succéderont sur grand écran, scandés de paroles d’'écrivains pour dire l'’indicible. 


1.
Je suis l’invisible
          Celle que tu ne peux pas voir
          Que tu refuses de voir
Je suis une absence
Je suis celle qui n’a pas de nom
          Que tu ne connais pas
          Que tu crois connaître
          Que tu ne connaitras jamais
Je suis du temps d’antenne
           De l’émotion à revendre
Je suis un destin
          L’histoire d’un continent
          De toute l’humanité
Je suis celle qui a été enlevée, violée et tuée et qui aujourd’hui encore, attend du secours

2.
Il y a ce que tu as entendu à la radio
          À la télévision
Il y a ce que tu as lu sur internet
          Dans les journaux
Il y a ton indignation
          Ta belle indignation
Il y a ce que tu voulais faire
Il y a ce que tu n’as pas fait
Il y a une histoire
Et par-dessus tout, il y a celle que je suis

Murs - Une promesse

 En mai 2015, à l'invitation du Théâtre de Poche (Genève) et du Théâtre des Célestins (Lyon), je rencontre l'auteur, metteur en scène, comédien, musicien Abdelwaheb Sefsaf à l'occasion d'un "atelier solidaire et citoyen aux Célestins" (pour un retour sur cette expérience : https://youtu.be/nUeumAgPJoM). Il y a comme une évidence dans cette collaboration qui amène Abdel à me proposer de m'associer à sa compagnie Nomade In France.

Notre première réalisation commune "Murs", pour laquelle j'ai donc co-écrit le texte, sera créée au Centre Culturel Aragon à Oyonnax le 13 octobre 2016 avant une tournée française.
 



Un texte non retenu dans la forme finale du spectacle :

Une promesse 

Il y a ce mur devant nous
Tu le vois ce mur ?
Bien sûr que tu le vois
A quoi il sert ?
C’est absurde un mur au milieu de nulle part
Combien fait-il de long ?
Deux cents mètres ?
Trois cents mètres ?
Et sa hauteur ?
Sept mètres ?
Un peu plus ?
Et son épaisseur ?
Dis-moi
          Combien fait-il d’épaisseur ?
Est-ce qu’une personne peut marcher à son sommet ?
C’est toi qui l’as construit ?
Pourquoi tu me le dis pas si c’est toi qui l’as construit ?
Il est en quelle matière ?
C’est du béton ?
Vu d’ici, on dirait du béton
Comment t’as fait pour amener autant de béton ?
T’as pas pu faire ça toute seule
Qui t’a aidé ?
Ils ont forcément un nom ceux qui t’ont aidé
Des camions sont venus jusqu’ici ?
Combien ?
Pourquoi est-ce qu’il n’y a pas de traces de leur passage ?
Est-ce qu’il a plu depuis qu’ils sont partis ?
Et tu es qui toi ?
Est-ce que tu es née ici ?
Est-ce que tu considères cette terre comme ta terre et tu serais prête à la défendre au péril de ta vie ?
Est-ce que c’est la raison de ta présence ?
Pourquoi tu ne réponds pas ?
Pourquoi tu restes comme ça, la bouche fermée, le regard brûlé par le soleil ?
Ne me dis pas que je te fais peur
Ne me dis pas que tu crois que malintentionné, j’ai parcouru ce long chemin qui m’a mené jusqu’à toi
Regarde-moi
Il y a moins de cinq minutes que nous nous connaissons
Je ne te violerai pas
Je ne te prendrai rien
Je ne te toucherai même pas
Ne te laisse pas aveugler par ma voix éraillée et mon aspect débraillé
Ça fait des semaines que je marche
          Que je bouffe de la poussière
          Que le soleil me dessèche
Je suis fatigué
Je pue la transpiration
Mes habits déchirés
Mais je ne te ferai aucun mal
Je suis juste de passage
C’est ça
          Un être de passage
Et j’arrive de très loin avec cette promesse
          Toujours avancer en ligne droite
          Quoi qu’il en coute, ne jamais dévier ma route
Et aujourd’hui, devant moi, il y a ce mur qui s’oppose à mon chemin
Je pourrais faire un détour
           M’inventer un nouveau parcours
Mais comme je t’ai dit, ma promesse, c’est d’avancer en ligne droite
Il y a des gens qui avancent en zigzaguant, moi, j’avance en ligne droite
Alors j’ai besoin de savoir pourquoi ce mur est là et si c’est bien toi qui l’as construit
J’ai tout mon temps
Ça fait si longtemps que je marche
Ok
Je me plie à ton silence
Mais un truc avant que je parte
Ce mur, écoute-moi bien, il ne m’arrêtera pas
Parce que moi, je n’ai rien à perdre
Il y a longtemps que je n’ai rien à perdre
Je passerai par-dessus ou par-dessous s’il le faut
Ce mur, je le détruirai avec mes poings
Je le dévorerai avec mes dents
Je l’aspirerai avec mon bouche
Je l’effacerai avec mon imagination
Parce que parfois, il y a des promesses que tu es obligé de tenir pour te rappeler que tu es en vie

samedi 19 mars 2016

Interdit

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-->Extrait de "Avant de se retrouver", spectacle musical, texte et mise en scène Jérôme Richer, musique Olivia Pedroli, créé au 2.21 à Lausanne. Une production de la Compagnie Binooculaire. 
Il y a un truc que je ne supporte pas
Un truc qui me rend dingue
C’est qu’on touche ma flute
Qu’on pose ses mains sur elle
Tout de suite, je crois qu’on va la prendre de travers
La blesser
C’est très intime une flute
Sa forme, c’est très intime
Et puis la flute, c’est le souffle
La pulsation vitale La flute, c’est peut-être l’instrument qui se rapproche le plus de la voix humaine

C'est la nuit

Extrait de "Avant de se retrouver", spectacle musical, texte et mise en scène Jérôme Richer, musique Olivia Pedroli, créé au 2.21 à Lausanne. Une production de la Compagnie Binooculaire.

C’est la nuit
C’est peut-être l’été
Il fait un peu trop chaud
Je suis dans ma chambre
Je suis seule dans ma chambre avec lui
Je ne dors pas
Il y a longtemps que je ne dors pas
Lui, il sait que je suis réveillée
Même s’il ne dit rien, il le sait
Il est patient
Très patient
Il n’a rien à faire d’autre qu’attendre
Attendre que je me décide
Que je me lève
Oui
Que je le saisisse
Que je le touche
Oui
Que je glisse mes mains sur lui
Que je caresse son corps Son manche
Et qu’enfin je commence à jouer
À jouer avec lui
Oui
Sans me soucier de ce que les autres pourraient penser
Sans me soucier de ce que mon attitude pourrait dire de moi
Et qu’enfin, lui et moi soyons réconciliés Et pour une fois, un peu heureux

La Bande-Annonce du spectacle : 
Avant de se Retrouver - Bin°oculaire - 2016 from Manon Pierrehumbert on Vimeo.

mardi 15 septembre 2015

Invisible

Extrait de "Nous sommes tous des pornstars", création le 8 septembre 2015 à la Bâtie, festival de Genève.

Tu marches dans la grande ville
Jusqu’à ce que tes pieds ne puissent plus te porter
Jusqu’à ce que tu t’effondres
          Que ton corps te lâche
           T’abandonne
Et personne pour te voir
Pour prêter attention à toi
Tu es devenu invisible
C’est arrivé comme ça
Il paraît que certaines personnes s’entrainent pour y parvenir
Que c’est une sorte de métier
          Devenir invisible pour échapper au regard de la police
Mais toi, tu n’as rien demandé
Et les autres Souvent ils se cognent à toi
Te laissent à moitié sonné pour continuer leurs chemins
Et tu ne dis rien
Tu ne protestes pas
Mais que pourrais-tu dire ?
Il y a si longtemps que tu n’as pas parlé
Juste quelques mots en cas d’absolu nécessité
Pour le reste, rien
Enfin rien qui ressemble à une conversation entre êtres humains
C’est arrivé comme ça
Progressivement
La disparition du langage
La disparition des mots dans ta bouche
Cette terrible sensation de perte
Mais tes yeux
Oui, tes yeux
Ils continuent à voir tes yeux
Plus précis que des caméras de vidéosurveillance
Ils aspirent tout
Une modélisation parfaite de la réalité
Par tes yeux, tu ressens la moindre texture
L’extrême complexité de certaines formes
Les températures
Et tous ces corps
Ces corps que ton regard enregistre
Scanne
Dissèque
Partout il y a les corps des femmes dans la rue
Dans les vitrines des magasins
Sur les panneaux publicitaires
En devanture des kiosques à journaux
Tu aimerais tellement qu’elles te regardent
          Que ces femmes te regardent
          Qu’elles te parlent peut-être
Alors aujourd’hui tu t’arrêtes
Tu t’arrêtes devant une vitrine d’un magasin de vêtements
Une de ces chaines qui pullulent dans toutes les villes d’Europe
Et là, qui te fait face, il y a cette femme beaucoup plus grande que toi
Il y a cette femme gigantesque
Tu ne vois que la moitié de son corps
Elle est en maillot de bain
Un immense sourire sur le visage
Elle s’en moque de la pluie au dehors
Elle s’en moque du froid glacial qui te transperce les chairs
Elle offre son corps bronzé et plein de vie aux regards des autres
Elle s’en moque de ce que tu peux penser
Car elle sait au plus profond d’elle-même qu’elle est belle
Et toi, tu ressens ce besoin irrépressible de la toucher
Ça t’envahit
Te submerge
C’est comme un gouffre impossible à satisfaire
Pas seulement parce qu’une vitre vous sépare
Pour elle, tu n’existes pas
Maintenant tu voudrais crier
Dire que les corps de ces femmes dans les rues, ce n’est plus possible
Que tu pourrais faire quelque chose de mal
Que la solitude, ce n’est plus possible
Que tu as simplement besoin d’un peu de chaleur
Que quelqu’un te prenne dans les bras
Te serre contre lui
Te reconnaisse en tant qu’être humain

lundi 6 octobre 2014

Le théâtre indépendant, un monde en crise

Article écrit pour le journal La Cité en octobre 2012 sur la situation du théâtre indépendant en Suisse romande. Deux ans plus tard, après la dernière rencontre avec les arts de la scène organisée à Genève, le 29 septembre 2014, les propos tenus dans l'article gardent toute leur pertinence. 

Clic droit puis Afficher l'image pour réussir à lire le texte de l'article.

lundi 25 août 2014

Toi et ta machine

Très bref texte de commande écrit d'après une photo en lien avec les travaux du CEVA pour le numéro 2 de l'Autruche, Journal de la Comédie de Genève, en avril 2013.


mercredi 21 mai 2014

Alice B. a disparu ou Meyrin, matière à écrire

Le 10 mai 2014, au Forum Meyrin, le Collectif Nous sommes vivants présentait Alice B. a disparu ou Meyrin, matière à écrire. Soit la chronique de la disparition d'une adolescente Alice B. à travers cinq moments au cours d'une même journée, cinq moments pouvant être une explication possible à sa disparition. Chacun des cinq auteurs du Collectif a pris en charge l'écriture d'un de ces moments. Voici le mien.

Je ne la connais pas
Je ne l’ai jamais vu
Une fille qui s’appellerait Alice, je m’en souviendrais
Peut-être qu’elle lui ressemble
Peut-être que c’est son sosie ou un truc du genre
Paraît que nous avons tous un ou plusieurs sosies dans le monde
C’est prouvé
C’est mon père qui me l’a dit
Mon père, depuis cinq ans qu’il est sans travail, il a le temps de lire
Toujours fourré à la bibliothèque du Forum Meyrin
Au premier étage où il y a les livres de sociologie
Enfin tous ces trucs qui se terminent en i
Ou au rez-de-chaussée
          Au rayon actualités
Vous savez à côté de la machine à café
Même que ma mère, elle ne trouve pas ça normal
          Cherche du travail au lieu de toujours lire
Mais mon père, il ne peut pas chercher toute la journée
Il deviendrait dingue
Si on te dit non en permanence, toi, tu finis par te sentir un moins que rien
         Un rebut d’humanité
Alors tu as des envies de meurtre
Buter quelqu’un pour te sentir exister
Mon père, il ne tuerait personne
Mon père, c’est un gentil
C’est pour ça qu’il lit autant
Moi, honnêtement, ça n’a jamais été trop mon truc les livres
Ce n’est pas que je n’aime pas lire
Mais je préfère le côté live
Mon père, par exemple, il a toujours les mots justes pour expliquer
Ce n’est pas comme certains de mes profs
Il y en a, tu ne sais pas pourquoi ils ont choisi ce métier
Encore plus blasé que moi quand je fais un exposé
Mon père, lui, quand il te parle, il a tout le corps qui vibre
Sans oublier ses yeux qui brillent
Après mon père, c’est quand même un vieux
Quand je le croise au centre commercial, je fais comme si je ne le voyais pas
Un geste de la main
Parfois deux ou trois mots
Ma mère aussi, c’est quelqu’un
Elle doit être forte quelque part vu qu’elle a réussi à m’élever
Aujourd’hui ça va
A un moment dans la vie, faut arrêter de déconner
Sinon ça finit mal Toujours ça finit mal
Les histoires de gangsters qui se terminent bien, c’est dans les films
Ma mère, elle n’a pas peur de m’engueuler
On discute mais il y a des règles
Parce que ça te donne une assise
Un truc pour avancer
Les parents, ça doit être ça, des sortes de guides
Si tes guides ne sont pas bons, tu dois te débrouiller seul comme mon copain Karim
Mais s’ils sont ok, tu as plus de chances d’avancer droit dans la vie
Je ne vous dirai pas son nom
Elle m’a fait promettre
Moi, je tiens toujours mes promesses
Je ne suis pas du genre à me répandre sur facebook
Pourquoi ça serait bizarre ?
Il n’y a rien qui me l’interdit
J’ai le droit de me promener où je veux
Ce n’est pas réservé aux vieux avec leurs chiens
Vous croyez quoi ?
Que tous les jeunes passent leurs journées à Meyrin Centre à mater ?
Un centre commercial de pauvres avec des rêves de pauvres, voilà ce que c’est
Dosenbach, Vogele, Yendi, Coop, Denner, Migros, Boucherie chevaline, C&A, Christ, Zebra, Interdiscount, Ochsner sport, 5 à sec, Cats & dogs, Mister Minit 
Ça vous fait rêver ?
J’ai vu cette exposition dans le hall du Forum Meyrin
Là où il y a la fontaine avec l’immense verrière Je ne sais plus quand c’était
Un truc incroyable
Les mecs, ils ont prévu de construire une petite ville entre Meyrin centre et Meyrin village
Une ville dans la ville
Avec plein de bâtiments avec des formes étranges
Rien de commun avec l’immeuble où j’habite de l’avenue Vaudagne
Chez nous, au 31, c’est tout carré
Sans imagination
Là, ça s’appelle des coopératives
Et puis ce sont des trucs super écologiques
Minergie, c’est le nom
Honnêtement je ne sais pas trop ce que ça veut dire
Mais c’est quelque chose de bien pour la planète
Des bâtiments avec des espaces communs
Des endroits pour se retrouver
          Faire la fête
Je le sais parce que dans l’exposition, il y avait des bandes dessinées qui expliquaient tout ça
J’avais le temps de les lire vu que j’attendais mon père qui était à la bibliothèque
Le truc qui m’a le plus marqué, c’est que les immeubles ne sont pas encore construits et pourtant les rues qui les relient ont déjà des noms
C’est comme dans cette ville du Brésil dont m’a parlé mon père
Il y a cet architecte, Oscar Niemeyer, je crois, qui a pensé tout ça
Et maintenant cette ville, c’est la capitale du Brésil
À Meyrin, bien sûr, ce n’est pas pareil
Il y a des rues en hommage au cinéma
La rue des Arpenteurs
La promenade de la Dentellière
Ou encore l’allée des Petites fugues
Je vous dis ça
Mais moi, je n’y connais rien aux vieux films
Surtout que si j’ai bien compris, ce sont des vieux films suisses
Ça passe à Balexert les films suisses ?
Sinon il y a d’autres rues, c’est parce qu’il y a le CERN à côté
L’allée de la Science
L’allée de l’Innovation
Moi, j’aimerais bien visiter le CERN
Ça doit être quelque chose
À la Golette, il y a des élèves dont les parents travaillent au CERN
Que des têtes
Je parle des parents
Ce n’est pas parce que ton père ou ta mère sont super intelligents que tu l’es aussi
Ça serait trop facile
Moi, en tout cas, je trouve ça incroyable cette histoire d’éco-quartier
 L’autre jour, je me suis arrêté avec cette fille
Pour voir où en étaient les travaux
Elle, je crois qu’elle s’en foutait des Vergers
Mais elle a fait comme si c’était super passionnant
Je ne sais pas si vous avez remarqué
Des fois, tu parles pendant des heures sans rien dire d’intéressant
Ce n’est pas Alice la fille qui était avec moi
Pourquoi ça aurait été elle ?
C’est quoi vos preuves ?
Personne ne peut vous avoir dit ça
Peut-être que je sais qui c’est
Peut-être que je serais capable de la reconnaître si je la voyais
Mais on ne s’est jamais parlé
Je vous jure
Ou une fois
Rien qu’une fois
C’est comme si ça ne comptait pas Je sais qu’elle a disparu
Pas la peine de crier
Moi, je n’y suis pour rien
Je vous jure que je n’y suis pour rien
Je l’aurais tué et fait tomber dans une coulée de béton ?
Vous regardez trop de films américains
C’est Meyrin ici
Pas Los Angeles
Faudrait arrêter de vous pourrir l’imaginaire
Je ne vous ai pas menti
J’ai simplement arrangé la réalité
Maintenant que vous savez que j’étais avec elle, vous pensez au pire
Vous ne pouvez pas vous en empêcher
C’est pour ça que je préférais me taire
Faut savoir se préserver
Maintenant que je n’ai pas réussi à me taire
Maintenant que j’ai rompu ma promesse, tout va me retomber dessus
Mais moi, je n’ai rien fait
J’ai seulement menti un peu
Et honnêtement, mentir un peu, ce n’est pas si grave
Mentir un peu, ça ne vous mène pas en prison
Sinon tout le monde y serait déjà
Dites
Normalement j’ai droit à un avocat
Ou appeler mes parents, j’ai droit
Parce que ça commence à faire longtemps que je vous parle et j’ai comme l’impression que ça va encore durer longtemps
Vous avez une piste ?
Vous pouvez me dire, je ne répèterai pas
Moi, honnêtement, parce que maintenant je peux vous dire toute la vérité, Alice, je ne la connaissais pas vraiment
À la Golette, je voyais qui c’était
Mais ça n’a jamais été une copine
Là, c’est elle qui est venue me parler
Même que ça m’a étonné
Une fille comme elle, ça ne gatte pas les cours
Ça arrive à l’heure et ça repart à l’heure
Ça ne fait pas de vagues
Là, elle m’a pris par la main et m’a demandé si elle pouvait marcher avec moi
Moi, je n’aime pas trop qu’on me touche quand je ne connais pas
Mais comme elle est jolie, j’ai accepté
Alors nous avons commencé à marcher
Et moi, je ne savais pas trop quoi dire et elle, elle ne disait rien non plus
C’est là que je lui ai demandé si elle voulait voir un truc
Comme elle m’a dit oui, je l’ai emmené aux Vergers
De toute façon, c’est ce que j’avais prévu
C’est pour ça que j’avais gatté les cours
          Pour ça et aussi pour éviter une interro de math
Aux Vergers, pour l’instant, il n’y a rien
Enfin presque rien
Des monticules de terre, de sable, de cailloux
Des pissenlits
De la mauvaise herbe
De la terre retournée
Des arbres par endroits
Et quelques engins de chantier avec les travailleurs qui vont avec
Mais c’est tellement démesuré
Tellement imposant
La nuit, c’est encore mieux
Se faufiler à l’intérieur du chantier Echapper aux rondes de l’entreprise de sécurité
Arpenter les routes asphaltées et pleines de poussière
Fumer une cigarette contre les baraquements des employées
La journée, suivant d’où tu regardes, il ne se passe rien
Faut être patient
Varier les points de vue
Devant l’hôpital de la tour
Derrière le centre sportif
A côté de la patinoire
Derrière chez moi
Avec Alice, on a fait tout le tour
Nous avons dû commencer vers 9h15
Nous nous sommes arrêtés sur les bancs à côté du centre sportif
Là où il y a les barbecues
Moi, je n’ai pas arrêté de parler
Alice, elle n’a pas dû prononcer plus de deux ou trois phrases
Moi, je lui ai sorti toute ma science
Comme si ça pouvait l’intéresser un truc pareil
Et puis quand nous avons fini le tour
Quand on retournait vers Meyrin Centre, elle m’a dit
          Il faut que je parte
Et puis elle a ajouté
          Merci
Après elle m’a embrassé sur la joue gauche
Juste ici
C’était agréable comme sensation
Elle avait les lèvres toutes douces et chaudes
C’est comme ça qu’elle est partie
Elle ne s’est même pas retournée
Moi, je n’ai pas osé la suivre
Je crois qu’elle s’est dirigée vers le garage Meyrina
Vous savez celui de la rue de Livron
C’est la dernière fois que je l’ai vu
Je vous jure que c’est la vérité

lundi 12 mai 2014

La soirée des manifestes

Le 2 mai, dans le cadre du Festival du Jamais lu, à Montréal, plusieurs collectifs d'auteurs issus de toute la francophonie se sont réunis, dont le collectif suisse Nous sommes vivants. Pour préparer cette soirée exceptionnelle, nous avons tous dû répondre à des questions. Voici trois de ces questions ainsi que mes réponses.
Note : Les deux premières réponses n'ont pas été retenues dans le montage final qui devait laisser la place aux mots de 16 auteurs vivants !
Décrivez-moi concrètement d’où vous écrivez. Votre bureau, le café, la pièce, la maison, la rue où vous vous mettez au travail des mots. L’atmosphère dans laquelle vous êtes. Est-ce la bonne pour écrire ? La vraie, la poétique, la politique. 

Il n’y a pas de bonne manière d’écrire
Il y a celle qui juste pour soi
Celle qui nous correspond véritablement
Celle qui nous permet de trouver le souffle intime du monde au sein de notre corps
A chacun ses besoins
A chacun ses nécessités
Moi, je me suis aperçu que j’ai besoin d’être hors du monde pour être au plus prêt de lui
J’ai besoin de me retirer dans un endroit sans wifi
Sans sollicitation en tout genre
Un endroit qui me permet de retrouver le gout des mots
De mes propres mots
Pas des mots entendus, rapportés par le flot médiatique
Des mots dont je peux soupeser le poids
Apprécier les formes
Écouter les sonorités
Alors si vous tenez vraiment à savoir quel est le meilleur endroit pour écrire
Enfin le meilleur endroit selon moi pour écrire
Je vous dirais que c’est à Chandolin
Un petit village des Alpes suisses, dans le canton du Valais, à 2000 mètres d’altitude
Dans un appartement au confort spartiate
Sans connexion internet
Un endroit où ma seule alternative à l’écriture, c’est la marche en forêt
Un endroit où je passe facilement plusieurs jours sans parler à personne si ce n’est à la serveuse du bar où je prends mon café et à la caissière du petit supermarché où je fais mes courses
Un endroit où l’air est encore pur et les mots plus légers

Quels enfants littéraires souhaitez-vous mettre au monde ? 

Des enfants qui m’apprennent à vivre
Des enfants qui me donnent les moyens de comprendre le monde qui m’entoure
Qui décalent mon regard
Qui remettent en jeu mes certitudes
Qui me posent des questions
Des enfants qui me surprennent
 Qui sachent grandir en mon absence
 Oui, des enfants qui n’aient pas besoin de moi pour être pleinement au monde
Qui réussissent à tuer le père pour appartenir à toutes et à tous
Des enfants qui s’insèrent dans une histoire
Qui savent ce qu’ils doivent au passé comme ce qu’ils portent de promesses pour le futur
Mais je ne sais pas si je suis capable d’avoir ces enfants-là
 Car parfois
Oui, parfois je doute même d’être un auteur
Alors pour l’instant, je me contente d’essayer
Et on verra bien
Oui, on verra bien ce que deviendront mes enfants
Mes enfants faits de mots difficilement choisis et de tant de rêves inaboutis

Le Québec, la terre d’accueil de cette soirée, évoque-t-elle quelque chose de précis pour vous? Quelle image en avez-vous? Quelle résonnance ou absence a-t-elle dans l’Histoire de votre pays. 

Quand on me dit Québec, je pense à la phrase du Général de Gaulle du 24 juillet 1967
Je pense à cette fille rencontrée en 1996 sur un ferry entre deux iles grecques, à son sourire, aux premiers mots que nous avons échangé et ma difficulté à la comprendre alors que nous étions censés parler la même langue
Je pense à cet autre voyageur québécois croisé à la frontière entre la Bulgarie et la Roumanie. A tout le chemin que nous avons parcouru ensemble. A nos discussions sans fin sur la nourriture. A nos engueulades sur la qualité des fromages français
Et bien sûr, je pense à Céline Dion, oui, à Céline Dion, à ses deux jumeaux, Eddy et Nelson, et à son cher mari René
Je pense aussi au film Polytechnique de Denis Villeneuve
Je pense à Pierre Baillot, au très bel humain Pierre Baillot, qui jouait dans Celle-là de Daniel Danis, mis en scène par Alain Françon
Et surtout je pense à mon fils, au moment où j’ai appris que j’allais être père, dans le sous-sol d’une maison, de la banlieue de Québec. Au moment où nous l’avons annoncé pour la première fois à des amis, à Montréal, au cours d’une fête dans le quartier de Rosemont. Oui, pour moi, c’est surtout ça le Québec, le visage de mon fils, l’impression d’être enfin devenu un adulte

jeudi 13 février 2014

1981

Extrait inédit de "Mon corps dans la bataille" qui sera présenté dans la deuxième quinzaine de mars 2014 en Limousin (FR) dans le cadre du Festival Nouvelles Zébrures.

En 1981, tu as sept ans
Tu n’es pas un poète comme Rimbaud
Des sept premières années de ta vie, tu ne conserves aucun souvenir véritable
Seules quelques images, de lointaines lueurs, se sont imprimées dans ton cortex cérébral
Des souvenirs recomposés
          Fabriqués à partir d’histoires racontées par tes proches
Des souvenirs dont tu restes incapable de déterminer la part de vérité
Des souvenirs que tu observes avec méfiance
          Que tu as toi-même manipulés au gré de tes nécessités
Pour te donner la sensation d’exister
          Avoir une vie
En 1981, François Mitterrand est élu à la présidence de la République Française
En 1981, Georges Brassens et Bob Marley décèdent des suites d’un cancer généralisé
En 1981, l’ancien acteur de seconde zone, Ronald Reagan est président des États-Unis
Avec Margaret Thatcher, il incarne le capitalisme triomphant
          Ce qu’on appelle encore timidement néolibéralisme
En 1981, le monde ne va plus si bien
Tes parents se séparent
C’est fini
Définitivement fini
          Un mariage de plus à la casse
En 1981, tu as sept ans et pourtant
          Oui, pourtant tu es loin de l’âge de raison
En 1981, tu n’aimes ni Georges Brassens, ni Bob Marley que ta mère t’imposera pendant toute ton enfance
Tu préfères de loin Village People
          Ou encore Boney M.
Le 10 mai 1981, selon la légende maternelle, tu aurais dit
           Maman, ton président a été élu
Oui, ce sont les mots exacts que tu aurais prononcés
          Ton président a été élu
Pauvre enfant qui ne pouvait pas savoir
          Qui ne pouvait pas comprendre
          À quel point les idéaux qui avaient fondé le socialisme de Jaurès seraient piétinés
          À quel point cette année 1981, passé son trop bref moment d’euphorie, marquerait le début de la fin pour la gauche dite socialiste
Deux ans plus tard, ce serait le tournant de la rigueur
Ce serait l’instrumentalisation des banlieues
La récupération de la marche des beurs en un inoffensif Touche pas à mon pote
Bientôt ce serait l’ascension du Front national
          Favorisé par un François Mitterrand cherchant à contrer la droite traditionnelle
          À empêcher Jacques Chirac, son rival, d’accéder au pouvoir
Toi, en 1981, tu es l’enfant de ceux qui ont perdu
         Qui ont été oublié
         À qui on a nié toute possibilité d’existence
Tu es l’enfant de ceux qui ont cru en des promesses trop vite trahies
En 1981, tu as sept ans et pourtant tu commences à peine à vivre

mardi 15 octobre 2013

Bords de Vienne

Après Les souterrains, un autre texte écrit dans le cadre de la soirée du collectif d'auteurs Nous sommes vivants (Si t'es venu à Limoges pour critiquer, t'aurais mieux fait de rester en Suisse) pendant l'édition 2013 du Festival des Francophonies en Limousin.
      
       
          Pour courir, il y a les bords de Vienne
C’est le conseil que t’as donné une amie quand tu es venu en résidence d’écriture à la Maison des auteurs à l’automne 2012
Tu avais besoin de courir après tes huit heures de train depuis Genève
La première priorité, établir ton itinéraire
Tu demandes à Nadine de la Maison des auteurs
Elle te montre une carte
          Comment descendre jusqu’aux bords de la Vienne
Le trajet entre les deux vieux ponts
Tu pars
La descente après la Cathédrale est plutôt raide
Attention à ne pas se fouler une cheville dans la rue du Pont Saint-Étienne avec ses pavés souvent disjoints
Tu arrives à la route qui jouxte la Vienne
La circulation est intense
Pourtant dès que tu appuies sur le bouton piéton, la signalisation passe au vert
Tu es sur le Pont Saint-Étienne
La lumière automnale te met en joie
Malgré la chaleur, tu te sens bien
Tu avances vite
Tu dépasses les maisons à ta gauche
Débouche sur un petit parc
Traverse un pont en bois
Il y a un mur d’escalade
Des bancs
Maintenant tu es sur le Pont Saint-Martial
De l’autre côté, tu hésites
Tu t’enfonces dans une impasse
Reviens en arrière
Il faut accepter pour quelques instants de s’éloigner de la Vienne
Tu aboutis sur la place Sainte Félicité
Il y a un restaurant qui s’appelle le Lambada
C’est comme si tu étais plongé en 1989 avec le tube de l’été du groupe Kaoma
Ça te rappelle une remarque que t’a faite ton amie après son séjour à Limoges
          On dirait qu’ils sont bloqués dans les années 80
          Tu verrais comme ils s’habillent
Mais ce n’est pas le moment de s’arrêter
Ni de réfléchir à la justesse de la remarque de ton amie
Tu traverses un parking en terre qui te permet de rejoindre de nouveau les bords de Vienne
À ta gauche, une usine désaffectée
D’une fenêtre te parvient de la musique africaine
Maintenant tu te retrouves face à un rat
Heureusement il a plus peur que toi et s’écarte vite
Tu arrives au Pont Saint-Étienne
Tu continues
Le laisses derrière toi
Il y a des gens qui jouent aux boules
Ils te regardent bizarrement
Après c’est le club d’aviron avec son large ponton
Le chemin se rétrécit avant de déboucher sur un immense parc
Tu te sens toujours aussi bien
Même si tu transpires de plus en plus
Des gouttes de transpiration ont fini par te couler dans les yeux et te brûlent un peu
Il y a une petite installation avec une rampe pour les skateurs
Plus loin, des gens assis sur un banc mangent des hamburgers
Une demi-seconde près d’eux et l’odeur suffit pour t’écœurer
Ce n’est pas grave
Tu es en résidence d’écriture à Limoges pour deux mois Maintenant tu passes à côté d’un parking
Tu longes de hauts murs
Maintenant ce qui ressemble à un circuit de moto-cross ou de kart
Il est peut-être temps de revenir en arrière
Parce que tu ne sais plus où tu vas
Parce que tu n’as plus aucun repère
Et ils sont là
Devant toi
Avec leurs baraquements de fortune faits de matériaux de récupération
Leurs habits qui sèchent sur un grillage
L’odeur d’un feu qui finit de se consumer
Tu penses à la pièce que tu voudrais écrire sur eux
À la psychose sécuritaire dont ils font l’objet un peu partout en Europe
À la communauté qui s’effrite
À toutes ces rumeurs
Ces légendes
Tu te dis que tu vas t’arrêter
          Que l’occasion est trop belle
          Que tu vas essayer de leur parler
          Comment ils réussissent à vivre ici
          Pourquoi ils sont venus ici
Tu te dis tellement de choses et pourtant tu es déjà en train de rebrousser chemin
C’est le moment que choisit l’un d’eux pour t’adresser un signe de la main
Maladroitement tu réponds à son salut
Il te sourit
Tu ne t’y attendais pas
Tu ne voulais pas que ça se passe comme ça
Tu te sens stupide
C’est tellement plus facile de réfléchir à un sujet devant son ordinateur
C’est tellement plus facile de choisir son moment, d’être dans le contrôle
Allez
Arrête de penser
Il faut encore retourner à la Maison des auteurs
Garde ton énergie
Tu es fatigué
Il fait trop chaud
Tu transpires trop
Et puis ce n’est pas grave
Demain ou peut-être après demain, quand tu retourneras courir, tu t’arrêteras

vendredi 4 octobre 2013

Les souterrains

Texte écrit dans le cadre de la soirée du collectif d'auteurs Nous sommes vivants (Si t'es venu à Limoges pour critiquer, t'aurais mieux fait de rester en Suisse) pendant l'édition 2013 du Festival des Francophonies en Limousin.

C’était il y a longtemps
Halloween n’était pas encore à la mode en Europe
Tout au plus, la fête était connue du grand public par l’intermédiaire de films américains
Il n’y avait pas ces magasins qui remplissaient leurs vitrines de citrouilles, de squelettes, enfin de tout ce folklore
En temps-là, il n’y avait que la Toussaint
Et la Toussaint, à l’exception peut-être des magasins de fleurs, ça n’a jamais enrichi personne
La Toussaint, ça n’a franchement rien de réjouissant
En ce temps-là
Quand Halloween n’était pas encore à la mode
Avec tes amis qui n’étaient pas des amis facebook mais de vrais amis, des amis que tu pouvais toucher, enlacer, vous fêtiez votre petit Halloween
Oui
Un Halloween à Limoges
Un Halloween qui n’était pas passé par Paris avant d’arriver jusqu’à vous
Tu étais jeune
          Si jeune
Bien sûr, en ce temps-là, le chômage, la crise et tout son cortège de mauvaises nouvelles étaient déjà là
Mais toi
          Toi, tu conservais une certaine forme d’insouciance
          Un espoir que l’avenir serait forcément meilleur
Quelques jours avant Halloween, tu te préparais
          Tu y mettais toute ton imagination
          Ton enthousiasme
Il s’agissait d’avoir le plus beau déguisement
Celui qui ferait sensation
Celui qui te permettrait d’aborder une fille
De dépasser ta timidité
De réussir à articuler plus de trois mots sans te mettre à bafouiller
Le jour venu
Le jour d’Halloween
Peu après 21h, tu descendais costumé dans un souterrain proche de la cathédrale
Entrer dans ce souterrain, c’était déjà une promesse
Avec ses escaliers escarpés
Son entrée étroite
Combien étiez-vous là dessous ?
Une centaine
Peut-être plus
La chaleur qu’il faisait là dessous
Parfois
Parfois vous étiez si serré les uns contre les autres qu’il était impossible de danser
Vous deviez vous contenter d’hocher légèrement la tête tout en fumant vos cigarettes
Ce n’est que douze heures plus tard que vous ressortiez de là-dessous
Vidé
Fatigué
Mais aussi incroyablement heureux
Avec la conscience fragile d’être en vie
Et puis
Et puis vous avez vieilli
Limoges a changé
De nombreux souterrains ont été fermés
On s’est mis à parler de normes de sécurité
De danger pour le public
De problèmes d’assurance
De nuisances sonores
Aujourd’hui tout est soumis à autorisation
           Amusez si vous voulez
           Mais dans le calme
           Toujours dans le calme
Et toi, avec ta nouvelle vie
Enfin ta vie de maintenant
Avec ta femme
Tes enfants
Ta petite maison
Toi et tes multiples crédits à payer
Toi et ton insatisfaction chronique
Il suffit que tu évoques ce temps béni des fêtes dans les souterrains de Limoges pour avoir vingt ans de moins
Pour qu’une petite lumière s’allume dans tes yeux et qu’aujourd’hui encore tu réussisses à dire
           Tout ira bien
           Tout ira bien
           Tout ira bien


 

jeudi 4 juillet 2013

Nouveau monde - Scène 2

Essai de tragédie au temps des machines, l'écriture de Nouveau monde a été longue puisque trois ans sépare la première version du texte de la dernière, terminée en décembre 2012. Le texte a bénéficié d'une bourse de Pro Helvetia, fondation suisse pour la culture pour son écriture.

TOUT VA BIEN 

ANNE et THOMAS. 

ANNE. – Ce ne sont pas de mauvais bougres. Ils ont besoin de temps pour se laisser apprivoiser. Ils parlent fort. Mais ils ne sont pas bien méchants. Tu m’as l’air d’être un brave garçon. Peut-être un peu maladroit. Mais qui n’est pas maladroit ? Moi, à la maison, je suis incroyablement maladroite. Il y a deux jours, j’ai réussi à faire tomber une pile d’assiettes. Elles m’ont glissé des mains. Je voulais les ranger dans le buffet de la salle à manger et elles m’ont glissé des mains. Boum. Sur le sol. Hier soir, après la vaisselle, j’en ramassais encore des morceaux. Des assiettes qui ont appartenu aux parents de mon mari. Boum. Sur le sol. L’histoire de ses parents en mille morceaux. A l’usine, je ne peux pas me permettre d’être aussi maladroite. Il y a eu beaucoup de changements ces dernières années. Des changements accomplis pour notre bien à tous. Tous les chefs d’atelier progressivement liquidés ou rétrogradés. On nous a dit. Vous n’en avez plus besoin. Vous avez atteint votre pleine maturité. Dorénavant vous serez vos propres chefs. Il ne restera plus que quelques contremaitres pour superviser la production des différents secteurs. Penses-tu que nous sommes plus heureux ? Avant l’ennemi, c’était le patron. Aujourd’hui nous avons nos noms sur un tableau. Il y a six mois, la direction nous a offert un joli plan social en remerciement pour nos sacrifices de ces dernières années. Pour tous les acquis auxquels nous avions déjà progressivement renoncé. L’usine qui n’était plus rentable. Nous qui coûtions trop cher. Un quart du personnel à la rue. Personne ne savait qui serait licencié. L’ambiance est devenue de plus en plus détestable. PEDRO et TAREK se sont battus. Des amis de quinze ans qui se battent. Depuis le mois dernier, la direction réengage du personnel. Rien que des intérimaires. Des jeunes qui n’ont jamais connu l’usine avant. Qui se moquent de savoir ce qui a pu se passer ici. Comprends que ça nous mette en colère. Comprends que nous ne soyons pas très heureux de te voir débarquer chez nous. Nous avons des connaissances, des amis, qui se sont retrouvés du jour au lendemain privés de tout. Moi, ce système, je ne le comprends pas. Je ne connais pas le nom de celui qui l’a inventé. Mais il devait être sacrément malin. Nous avons tout essayé. La discussion. Les grèves. Même aller dans le sens du patron. Rien n’a marché. Peut-être que ça a empiré. Enfin je ne sais pas. Tu ne m’as pas dit ton nom. Comment tu t’appelles ?
THOMAS. – THOMAS.
ANNE. – C’est un beau prénom. THOMAS. Saint Thomas. Celui qui ne croit que ce qu’il voit. Tu en verras de belles ici. Moi, c’est ANNE. Je ne t’ai pas fait peur, THOMAS, avec mon discours sur l’usine ?
THOMAS. – Non, madame.
ANNE. – Ici, tout le monde se tutoie. Faudra prendre le pli si tu tiens à te faire accepter.
THOMAS. – Depuis combien de temps travaillez-vous, travailles-tu ici ?
ANNE. – Dix-sept ans. Après la naissance de ma fille. Avant j’ai travaillé à gauche, à droite. Comme serveuse. Vendeuse dans un magasin de chaussures. A distribuer des prospectus dans les boites aux lettres. Puis j’ai été engagée ici. Une toute autre époque. Il y avait plein d’avantages. Des primes. Nous avions droit à un treizième mois. Une grande usine comme celle-là, c’était le rêve. L’aboutissement d’une carrière. Quel âge tu as dit que tu avais ?
THOMAS. – Vingt-trois ans.
ANNE. – C’est jeune pour se retrouver ici.
THOMAS. – Mon père a commencé à travailler sur des chantiers à quinze ans.
ANNE. – C’était avant.
THOMAS. – C’est du provisoire l’usine. Trois. Peut-être quatre mois. Après je pars pour un long voyage et j’écrirai.
ANNE. – Qu’est-ce que tu écriras ? Un roman ?
THOMAS. – Je ne sais pas trop. Je n’ai pas encore décidé. Peut-être l’histoire de ce que j’aurai vu ici.
ANNE. – Qui ça pourrait intéresser ?
THOMAS. – On verra bien.
ANNE. – Tu as faim ? Tu as apporté quelque chose à manger ? J’ai des gâteaux.
THOMAS. – Ce n’est pas encore l’heure de la pause.

La sonnerie de la pause retentit. 
ANNE sourit.

mercredi 3 juillet 2013

Naissance de la Violence - Installation vidéo

C'est dans le cadre du Stückparcours à Basel qu'a été réalisée une installation vidéo autour de mon texte Naissance de la violence (Une histoire d'amour). Cette installation reprend vie maintenant sur youtube.


mercredi 28 novembre 2012

La cérémonie

Le 27 novembre, à 17h, à l'Opéra de Lausanne,  la remise officielle des prix et des bourses culturelles 2012 de la Fondation Leenaards a été organisée. J'ai eu l'immense chance et privilège d'être parmi les huit lauréats d'une bourse culturelle en tant qu'auteur dramatique. Pour célébrer ce moment de manière légèrement décalée, j'ai choisi d'écrire un court texte présentant ce que je souhaitais accomplir avec l'argent de ma bourse.

On m’a dit
          Ce serait bien que vous nous écriviez quelque chose pour la cérémonie
          Vous comprenez
          C’est important que chaque boursier se présente
          Donne un bref aperçu de son talent
          De la raison pour laquelle nous avons décidé de le récompenser
          Les photographes photographient
          Les chorégraphes chorégraphient
          Les dessinateurs dessinent
          Les musiciens musiquent
          Donc très logiquement, les écrivains écrivent
          Toutefois
          Comme ce n’est en rien spectaculaire un écrivain qui écrit
          Ce serait préférable que vous écriviez votre texte avant
          Vous nous le lirez le soir de la cérémonie
                      D’accord
                      C’est ce que je vais faire
Et donc je me suis lancé avec beaucoup d’application dans l’écriture d’un texte très lyrique sur la nécessité intérieure qui doit animer l’écrivain
Un texte empli de grandes phrases et de mots compliqués, tous choisis avec soin dans le dictionnaire
Un texte digne de tous les éloges pour les nombreuses références savantes qui le parsemaient
Hier soir, alors que je relisais une dernière fois ma prose pour m’assurer de son excellence, ma compagne m’a dit
          J’espère qu’il sera drôle ton texte au moins
          Tu comprends
          Je ne viens pas à Lausanne pour m’ennuyer
Moi, je me suis senti pâlir
                     C’est une cérémonie officielle
                     Nous serons à l’opéra
                     Je suis obligé d’être un peu sérieux
          Mais qu’est-ce que tu racontes ?
          C’est justement parce que nous serons à l’opéra que tu te dois d’être drôle
Parvenu à ce point de mon récit, il est nécessaire de vous préciser que ma compagne est enceinte
Qui plus est, d’un enfant que nous avons conçu ensemble
C’est la raison pour laquelle, cette nuit, j’ai brûlé mon premier texte et j’ai tenté d’en écrire un autre
C’est difficile d’être drôle
Enfin ce n’est pas si difficile
Mais parfois, à force de vouloir être drôle, on n’en finit par oublier la raison pour laquelle on a commencé à écrire
On est juste dans le gag
La phrase facile
Le texte n’a aucune colonne vertébrale
Ça m’est arrivé une fois
J’ai réussi à écrire une pièce qui contenait la matière pour trente pièces différentes
Mais aucune n’était développée
Alors j’ai décidé de revenir sur cet échec
D’en faire quelque chose de constructif
Il y avait ce court monologue que je souhaite retravailler pour lui donner un format plus ample
Ça commençait comme ça
          Je suis le produit d’une longue lignée de bourgeois bâlois
          Nous avons fait fortune dans la banque et la chimie
          Ma famille se complait dans une image vertueuse
          Cette image a façonné notre imaginaire depuis cent cinquante ans
          Nous sommes parmi les principaux donateurs de l’opéra de Bâle
Vous avez raison
Ce n’est pas très malin de ma part de prononcer ces mots dans cette belle salle récemment rénovée de l’opéra de Lausanne
Mais ne vous méprenez pas
Ce n’est pas moi qui parle
C’est mon personnage
Personnellement je n’ai rien contre la bourgeoisie suisse
Ni contre la Suisse d’ailleurs
Je m’arrête
Je vois ma compagne qui s’agite sur son siège
Ce qui me tient à cœur, c’est de réussir à tisser au sein d’un même texte ce qui ressort de la mémoire collective et d’une mémoire plus intime
Pendant longtemps, je me suis intéressé uniquement à la mémoire collective
A la grande histoire
Un jour, un écrivain que j’admirais beaucoup et que je rencontrais pour la première fois m’a dit
          C’est bien ce que tu écris
          Vraiment
          C’est bien construit
          C’est plutôt intelligent
          On sent que tu connais tes sujets
          Mais pourquoi tu te caches ?
Ça m’a laissé sans voix
Je veux dire
          Oui, le plus souvent, j’étais comme absent de mes textes
          Je me comportais plus en sociologue qu’en véritable écrivain
En réaction à cette rencontre, j’ai écrit
          Je me méfie de l’homme occidental (encore plus quand il est de gauche) 
Une sorte de portrait en creux
Un laminage en règle de la bonne conscience de gauche
De la mienne évidemment
Il y a un thème qui me travaille depuis longtemps
C’est celui de la communauté
Comment elle se forme ?
Comment elle perdure ?
Est-ce sur un projet collectif, un socle de valeurs communes ou contre un groupe social déterminé ?
Moi, quand j’étais enfant, ma mère pour ranger ma chambre me disait
          Ici, nous ne sommes pas chez les bohémiens
Tout le temps, elle me répétait
          Ici, nous ne sommes pas chez les bohémiens
Pourtant elle n’était pas raciste
Elle tenait juste à me signifier
          Ici, nous sommes en Suisse
          Et en Suisse, tout est propre en ordre
          Alors tu vas immédiatement ranger ta chambre
          Sinon tu vas recevoir une branlée dont tu souviendras toute ta vie
C’est ça que je devais comprendre quand ma mère me disait
          Ici, nous ne sommes pas chez les bohémiens
A aucun moment, elle n’aurait osé insinuer que chez les bohémiens, ça puisse être le bordel
Bon
Peut-être un peu
On oublie trop souvent que les mots ont un sens
Que les mots façonnent notre manière de penser
Ils structurent notre esprit
Comme je vais être bientôt papa, j’ai appelé cette pièce à écrire sur nous et les roms
          Tout ira bien 
Comme Wajdi Mouawad, j’ai la croyance un peu folle qu’une des fonctions du théâtre est de redonner du sens à un monde qui en est de plus en plus privé
C’est vrai
Regardez les licenciements et autres plans de restructuration massifs à travers l’Europe
Il y a de quoi se poser des questions
Moi, je suis fils d’ouvrier
Pourquoi est-ce que nous travaillons ?
Pour gagner notre vie ?
C’est quoi gagner sa vie ?
Je ne sais pas si vous avez remarqué
Aujourd’hui le plus souvent, quand on parle des ouvriers, c’est quand ils sont licenciés
Quand ils se transforment en chômeurs justement
Alors j’ai décidé d’écrire un texte sur un ouvrier
Sur la journée d’un ouvrier
Le titre, c’est
          Tu étais vivant mais tu ne le savais pas 
Tout un programme 
Ce que j’aimerais, c’est que la forme même de l’écriture transmette de manière sensible le caractère mécanique du métier d’ouvrier
Mais sans notations émotionnelles, ni sentimentales
Oui
Comment l’écriture est-elle capable de rendre compte du monde ?
Même s’il s’agit ici d’un monde restreint
Un monde caché
Le monde de mes parents
Excusez-moi
Il faut vraiment que je m’arrête
J’ai promis de ne pas faire trop long
Et en plus, je vois au visage de ma compagne que je n’ai pas réussi à être drôle

lundi 19 novembre 2012

Ma nuit transfigurée

Texte pour une soirée littéraire à Sévelin 36 à Lausanne. La consigne était d'écrire après avoir vu La nuit transfigurée, chorégraphie de Philippe Saire.

Il y a le souffle d’abord
 Il y a ce que tu sais
Et il y a ce que tu vois
Ce que tu sais, c’est la vie d’Arnold Schoenberg
Son amour pour Mathilde Von Zemlinsky
C’est l’histoire de cette pièce musicale La nuit transfigurée composée en 1899
Son argument
Le poème dont elle est inspirée
Cette promenade nocturne d’un couple d’amoureux
 La femme qui apprend à l’homme qu’elle attend un enfant d’un autre
Cette apologie de la maternité qui efface tout
Qui dépasse toutes les trahisons
Ce que tu sais aussi, c’est la vie d’Antonio Vivaldi
Un compositeur dont tu n’as jamais vraiment apprécié la musique
Mais que souvent
Oui, très souvent, tu as imaginé, grand prêtre roux arpentant l’entrelacs de ruelles de Venise pendant la première moitié du 18ième siècle
Un personnage hors du commun
Un héros pour roman d’aventures
Ce que tu sais encore, ce sont les mots du chorégraphe que tu as lus sur le programme
Ces raisons pour joindre ces deux pièces musicales si dissemblables
Son intention
À quel voyage il voudrait te convier
Et ce que tu vois
Ce que tu vois, c’est ce qui se déroule devant toi
L’espace devant toi
Les corps devant toi
Le silence
          Est-ce que tu dois relier ce que tu sais et ce que tu vois ?
Je veux dire
          Est-ce que ton savoir doit se mélanger à tes perceptions ?
          Est-ce qu’il est important de savoir pour percevoir ?
C’est encore et toujours la même question
          L’œuvre d’art se suffit-elle à elle-même ?
On n’en finit pas avec cette question
Surtout maintenant que tout le monde ne jure que par la médiation culturelle
Cette satanée médiation culturelle
          L’œuvre d’art se suffit-elle à elle-même ?
Même avec la meilleure volonté du monde, tu ne seras jamais ce spectateur idéal
Ce spectateur qui regarde le spectacle devant soi comme si c’était la première fois
Toujours la première fois
Comme dans ce film de Pier Paolo Pasolini que tu aimes tant
Au loin s’en vont les nuages 
 Toi, il y a longtemps que tu as perdu ta virginité de spectateur
Alors arrête de penser maintenant
Arrête de penser
Tu me fatigues
C’est un spectacle de danse
Tu as la chance d’être à l’opéra
Ce n’est pas si souvent que tu vas à l’opéra
La dernière fois, tu ne te souviens même pas quand c’était
Alors profite
Laisse-toi aller
Je sais
Je sais
C’est toujours plus facile à dire qu’à faire
Mais essaie
On recommence ?
Il y a le souffle d’abord
Dans cette grande boite noire, il y a le souffle
Le bruit d’une respiration
Et des hommes aux yeux maquillés
Des hommes aux yeux beaucoup trop maquillés
C’est que tu n’aimes pas ça quand le maquillage est trop voyant
Sur une scène comme dans la vie
Jamais trop de maquillage
De l’attrape-couillon comme le dit si bien une de tes amies
Le regard qui doit se suffire à lui-même
Et leurs casques de cheveux
Ce n’est pas possible ces casques de cheveux
Enfin qu’est-ce que ça veut dire ?
On dirait un boys band
Oui, ils ressemblent aux One direction 
Tu sais
Ce groupe qui affole toutes les adolescentes de la terre
Arrête s’il te plait
Tu es simplement jaloux
Tout ça parce que des cheveux, toi, tu en as de moins en moins
Alors tu voudrais leur arracher leurs casques de cheveux
Les piétiner
Les brûler
Qu’ils ressentent eux aussi dans leur chair la douleur de la perte des cheveux
Et voilà qu’à leur tour, ils tombent
Oui
Leurs casques de cheveux tombent
Réjouis-toi
De vulgaires perruques
Même ceux de la femme tombent
Oui, tu n’as pas encore parlé de la femme
Elle est là
Au milieu de ces quatre hommes
De brune, elle devient blonde
Elle excite leur concupiscence
Eux se préparent au combat
Ils courent autour de la scène comme sur une piste d’athlétisme
Ils aiguisent leurs armes
Toi, tu trouves ça fatigant de toujours devoir se battre
Tu rêverais de ne plus avoir à te battre
Le couple comme refuge
Regarde
Des bois de cerfs envahissent le plateau
C’est parti pour le combat des chefs
Et maintenant, tu penses à The deer hunter 
Explique-moi pourquoi tu penses à The deer hunter ?
Enfin bien sûr, il y a des bois de cerfs sur le plateau
Mais rien de commun avec le film de Michael Cimino et son histoire d’amitié virile sur fond de guerre du Vietnam
Tu as toujours de ces idées bizarres
Franchement, par moment, je ne sais pas ce qui te passe par la tête
Je te jure
Allez
On enlève les bois de cerfs
Oui
On les enlève
Merci
C’est bien tout ce blanc maintenant
C’est peut-être un peu trop tranché comme contraste
Toi, La nuit transfigurée de Schoenberg, tu ne trouves pas ça si noire
Là, tu parles de la musique
De ce qu’elle t’évoque en dehors de toute considération pour le poème dont elle est inspirée
Donc Schoenberg, ce serait le noir
Et Vivaldi, le blanc
Mais qu’est-ce qu’ils font ?
Dis-leur d’arrêter
Ce n’est pas possible
La pauvre costumière
Tous les jours, faut qu’elle nettoie ça
Et les techniciens chargés du plateau
Non
Regarde-les
Ils s’en mettent de partout
Même dans les cheveux
C’est quoi ?
Un rituel de purification ?
Ça doit être ça
Ils se purifient
Ils se lavent de tous leurs pêchés
La concupiscence
L’adultère
L’enfant à naitre
Maintenant ils vont vers la lumière
Ils vont vers le seigneur
Ce n’est pas sans souffrance
Ni joie
Une joie terrible
Il y a l’homme-cerf qui crie
Tu voudrais que son cri te déchire les tympans
Tu voudrais que son cri ne s’arrête jamais
Tes tympans déchirés
C’est la danse des squelettes
Comme dans un film de Jean Rouch
Une tribu africaine se peint le corps en blanc
Elle devient le vivant et le mort dans le même temps
Ton corps transfigurée
Ta nuit transfigurée
Qu’est-ce que tu attends ?
Enlève tes vêtements
Jette ton corps dans la bataille
Roule-toi dans la peinture
Oublie ce qui était avant
Fini la question sur l’œuvre d’art qui doit se suffire à elle-même
Tu n’as plus qu’à crier toi aussi
Sentir la vie te traverser
Ne plus être que mouvement
Épure du geste
Marche en avant
Tentative pour échapper à la mort
Transfigurer la mort
Trop tard
Trop tard
D’abord
D’abord, il y a le souffle

vendredi 11 mai 2012

Solange

Solange est une pièce écrite pour la classe 1126B du Cycle de Cayla à Genève. Les comédiens comme les personnages sont des adolescents entre quatorze et seize ans. Les intermèdes sont normalement prévus pour être réalisés en vidéo comme des témoignages pris sur le vif sans affect théâtral. La pièce sera créée début juin 2012 dans une mise en scène de Sandra Mini-Martins.

I. – 

Dans le noir.

KEISHA. – Qu’est-ce que tu fais ? Avance.
AXOU. – Je n’ai pas envie de tomber.
KEISHA. – Il y a sûrement un interrupteur quelque part.
AXOU. – Je ne le trouve pas.
SOLANGE. – Où est-ce qu’on est ?
KEISHA (à SOLANGE). – Donne-moi la main.
JADE. – Arrête de pousser.
GWEN. – J’ai glissé.
KEISHA. – Et cet interrupteur ?
AXOU. – Si tu crois que c’est facile.
GWEN. – Vous avez entendu ce bruit ?
JADE. – Quel bruit ?
GWEN. – Ce bruit. Comme un grognement. Il y a quelqu’un. Je suis sûre qu’il y a quelqu’un.
AXOU. – GWEN.
GWEN. – On m’a touchée. Je vous dis qu’on m’a touchée.
KEISHA. – C’est moi. On n’est pas dans un film. Il ne va rien nous arriver.

Lumière. Murs nus en béton. La pièce est vide. A l’exception, d’un vieux matelas une place, d’un sac de couchage et de quelques affaires personnelles. 

GWEN. – C’est quoi cet endroit ?
SOLANGE. – Il y a quelqu’un qui habite ici.
AXOU. – Qui peut crécher dans un endroit pareil ?
 KEISHA. – Un clochard ou quelqu’un comme ça.
SOLANGE. – Nous ne devrions pas rester là.
KEISHA. – On ne risque rien.
GWEN. – Je n’aime pas ça. Si le type est caché quelque part. Qu’il nous mate ou qu’il nous filme avec des caméras.
AXOU (s’asseyant sur le matelas). – La parano.
GWEN. – Tu es dingue de t’asseoir là.
AXOU. – Ce sera moins froid que le béton.
GWEN. – Et s’il y a des bêtes ou d’autres trucs ?
AXOU (aux autres filles qui s’assoient). – Serrez-vous.
GWEN. – Moi, je reste debout.

Un temps. 

JADE. – Dites quelque chose. Ça devient flippant.
SOLANGE (se levant). – Je m’en vais.
AXOU. – Tu ne peux pas.
KEISHA. – Elle a raison. Tu ne peux pas.
SOLANGE. – Je fais ce que je veux. Mes parents vont me tuer.
JADE. – Pourquoi ils feraient ça ?
SOLANGE. – Parce que.
GWEN. – Dis-nous.
SOLANGE. – Ils vont me tuer.
KEISHA. – Qu’est-ce qu’il y a ?
AXOU. – Accouche maintenant.
KEISHA. – Ne l’engueule pas.
 AXOU. – On ne va pas attendre des heures qu’elle se décide à parler.
SOLANGE. – Je suis enceinte.
 KEISHA. – Quoi ?
SOLANGE. – Je suis enceinte.
AXOU. – De qui ?
SOLANGE. – Je ne peux pas le dire.
JADE. – Qu’est-ce que tu vas faire ?
GWEN. – Tu n’es plus vierge ?
AXOU. – Si elle est enceinte.

Un temps. 

KEISHA. – Pourquoi tu ne nous as rien dit ?
AXOU. – Tu ne prends pas la pilule ?
SOLANGE. – Ma mère ne veut pas.
KEISHA. – Et les préservatifs ?
SOLANGE. – Il m’a dit que c’était mieux sans.
 KEISHA. – Les garçons diraient n’importe quoi.
GWEN. – Et la pilule du lendemain ?
AXOU. – Si on l’appelle du lendemain, ce n’est pas pour rien.

Un temps. 

SOLANGE. – Je suis foutue.
GWEN. – Tu dois tout dire à tes parents.
SOLANGE. – Jamais de la vie. Ma mère m’a dit que je devais rester vierge jusqu’au mariage. Si je leur annonce, ils me tueront.
JADE. – Pas tes parents.
AXOU. – Tous les jours, ça arrive. C’est marqué dans le 20 minutes.
KEISHA. – Pas chez nous.
AXOU. – Ici aussi. Le mois dernier, c’est arrivé. Un temps.
AXOU. – Tu n’as pas le choix. C’est l’avortement.
SOLANGE. – Je ne peux pas.
AXOU. – Tu es beaucoup trop jeune.
KEISHA. – Si elle a envie de le garder.
JADE. – Elle peut le faire adopter.
KEISHA. – Tu en as parlé à celui qui t’a fait ça ? Ce n’est pas de ta faute. On y va ensemble. Je lui dis à ta place.
SOLANGE. – C’est PEDRO.
KEISHA. – Ce type ?
AXOU. – Tu as couché avec PEDRO ?
KEISHA. – Pourquoi tu as fait ça ?
 GWEN. – Tu es enceinte de PEDRO ?
SOLANGE. – C’est pour ça que je ne vous ai rien dit.
KEISHA. – Il a une copine.
SOLANGE. – Il était gentil. On se voyait en cachette. Et puis.
KEISHA. – Ça m’énerve.
SOLANGE. – Je suis désolée.

DANTE entre. 

DANTE. – Qu’est-ce que vous faites là ?
KEISHA. – Et toi ?
DANTE. – C’est chez moi ici.
KEISHA. – On avait besoin d’un endroit tranquille pour discuter.
GWEN. – Je le reconnais. Il était à l’école avec nous l’année dernière.
DANTE. – Vous n’avez rien à faire là.
SOLANGE. – C’est vrai ce qu’elle dit ?
DANTE. – Ça ne vous regarde pas.
KEISHA. – Je me souviens. Une embrouille avec tes parents ou je ne sais quoi.
AXOU. – C’est quoi cette pièce ?
DANTE. – Un ancien local de rangement.
 KEISHA. – Qui t’a permis de dormir ici ? GWEN. – Et tes parents, ils ne disent rien ?
DANTE. – Arrêtez avec vos questions. C’est ma vie.

Un temps. 

GWEN. – Tu as une soeur qui est avec nous à l’école. C’est quoi son nom ? Je ne me rappelle plus. JOANNA.
SOLANGE. – Comment tu fais pour manger ?
 DANTE. – Il ne faut pas qu’on vous trouve ici. J’ai promis de n’amener personne.
KEISHA. – On n’a pas fait exprès. On était dans le noir.
GWEN. – SOLANGE est enceinte.
AXOU. – GWEN.
GWEN. – Il ne va pas le répéter.
KEISHA. – Tais-toi.
GWEN. – C’est sorti tout seul.
DANTE. – Elles ne m’intéressent pas vos histoires. Restez encore un moment si vous voulez. Ne dites à personne que vous m’avez vu. Je reviens dans une heure. Il va pour sortir.
SOLANGE. – Attends. Comment tu t’appelles ?
KEISHA. – Dis-nous au moins ton nom.

INTERMEDE 1 

GWEN. – SOLANGE nous a rejointes au centre commercial. Elle était en retard. Ça ne lui ressemble pas d’être en retard. On sentait qu’il y avait quelque chose qui n’allait pas. Mais elle n’a pas voulu nous dire quoi. C’est KEISHA qui a proposé d’aller dans le parking. Moi, je ne voulais pas. Puis quand on y était, on s’est retrouvées dans un couloir et la lumière s’est éteinte. C’était comme dans un film d’horreur. Je me suis mise à flipper grave. Après AXOU a trouvé la lumière et SOLANGE nous a dit qu’elle était enceinte. Puis il y a ce garçon, DANTE, qui vit dans le parking qui est apparu. C’était très étrange. Puis DANTE est parti. Nous, on a discuté encore un moment. SOLANGE était vraiment mal. Elle s’est mise à pleurer. On a essayé de la consoler. On ne savait pas trop quoi faire. Je remercie le ciel que ce n’était pas moi qui était enceinte. Je ne sais pas comment je ferais si c’était moi. Tant que ça ne t’arrive pas, c’est impossible de savoir.

Scène imaginaire de répétitions 2

(Extrait du Journal de création de Katharina)

GILLES, JULIEN et JÉRÔME.
JÉRÔME prend des notes. 

GILLES
J'ai 53 ans
Ce qui fait que j'avais 17 ans en 1974
L'année de la parution de L'honneur perdu de Katharina Blum
J'en avais 18 en 1975  quand le film est sorti 
Je ne suis pas allemand
Je suis suisse
C'est important de dire que je suis suisse
Je suis devenu comédien
Très vite je suis devenu comédien
J'ai intégré une école
Après mon diplôme, je suis parti en Allemagne
Vivre en Allemagne
Travailler en Allemagne
J'ai intégré une troupe permanente
J'ai tout joué
Ce que décrit le livre de Böll
Ce dont parle ta pièce
Je l'ai vécu
Véritablement vécu
J'étais en Allemagne dans la deuxième moitié des années 1970
J'ai habité dans un appartement communautaire
Mes colocataires étaient des sympathisants de la RAF
La Fraction Armée Rouge
Ils étaient engagés
Ils étaient militants
Souvent il y avait des réunions dans notre appartement
On me priait d'aller ailleurs
Où je voulais mais ailleurs
Ils fouillaient ma chambre
S'assuraient que je n'allais pas trahir
Les dénoncer
Des lois existaient pour inciter à la délation
Je ne les ai pas trahis
Je ne les ai pas dénoncé 
Je n'ai pas posé de bombes non plus
Je dis
Je n'ai pas posé de bombes
Sans savoir s'ils en ont eux-mêmes posés
C'était un autre temps
Une autre époque
Très jeune, j'ai participé à des manifestations
Mon frère m'emmenait avec lui
Mon frère a cinq ans de plus que moi
Il a toujours été très engagé politiquement
Je suis allé manifester dans le Larzac
Je suis allé manifester à Bonn pour la paix
Je suis allé à Avignon

JULIEN
Pour le festival ?

GILLES
Ne m'interromps pas
Je déteste quand tu m'interromps
Si tu veux que ça se passe bien entre nous
Si tu veux que les répétitions se déroulent dans une atmosphère agréable
Ne m'interromps pas

JULIEN
Excuse-moi.

GILLES
Donc
Je suis allé à Avignon
Je suis allé en Afrique aussi
J'étais membre d'un comité de soutien à l'Afrique
Je suis allé au Mozambique
J'étais au Mozambique le 25 juin 1975
Le jour de l'indépendance
Je suis passé par l'Afrique du Sud pour y aller
J'étais jeune et un peu inconscient
J'ai rencontré un pasteur suisse raciste
Je me souviens qu'il m'a dit
            Après un an en Afrique, tu es obligé d'être raciste
C'était quelque chose
Tous ces gens dans les rues
Leur joie
Leurs rires

JULIEN (après un temps assez long)
Tu veux aussi que je te raconte mon voyage en Afrique ?

JÉRÔME
Tais-toi s'il te plait.

Scène imaginaire de répétitions

(Extrait du Journal de création de Katharina)

UNE COMÉDIENNE OU UN COMÉDIEN et JÉRÔME.

COMÉDIENNE/COMÉDIEN
Ah, Shakespeare
Shakespeare
C'est quelque chose Shakespeare
Quel auteur
Quelle puissance
Quelle imagination
On n'a rien fait de mieux depuis Shakespeare
Sincèrement
Tu n'es pas d'accord ?
Juste son nom est une promesse
Shakespeare
Écoute comme ça sonne
Cette perfection 
C'est extraordinaire
Et puis les histoires qu'il a écrites
Les personnages qu'il a inventés
Le roi Lear
Macbeth
Lady Macbeth
Hamlet
Falstaff
Roméo
Juliette
Prospéro
Caliban
Et Richard III
J'oubliais Richard III
Quel caractère
Quelle vitalité
Jouer Shakespeare pour un acteur, c'est quelque chose
Une consécration
Un cadeau
Dire ses mots
S'en délecter
Les laisser fondre dans la bouche
Et en délivrer toute la saveur
S'il te plait
Ne te vexe pas
Tu écris certes 
Oui
On peut dire que tu écris
Mais sincèrement Shakespeare
Shakespeare nom de dieu

JÉRÔME
Euh, j'ai placé une citation d'Hamlet dans la pièce
Dans la bouche du personnage de l'auteur
Vers la fin
Je ne te sais pas si tu t'en souviens

COMÉDIENNE/COMÉDIEN
D'accord 
D'accord
Tu t'es glissé sous son ombre
Tu as voulu profiter de son aura
Mais Shakespeare
           Shakespeare
Ça c'est quelque chose