Le 10 mai 2014, au Forum Meyrin, le Collectif Nous sommes vivants présentait Alice B. a disparu ou Meyrin, matière à écrire. Soit la chronique de la disparition d'une adolescente Alice B. à travers cinq moments au cours d'une même journée, cinq moments pouvant être une explication possible à sa disparition. Chacun des cinq auteurs du Collectif a pris en charge l'écriture d'un de ces moments. Voici le mien.
Je ne la connais pas
Je ne l’ai jamais vu
Une fille qui s’appellerait Alice, je m’en souviendrais
Peut-être qu’elle lui ressemble
Peut-être que c’est son sosie ou un truc du genre
Paraît que nous avons tous un ou plusieurs sosies dans le monde
C’est prouvé
C’est mon père qui me l’a dit
Mon père, depuis cinq ans qu’il est sans travail, il a le temps de lire
Toujours fourré à la bibliothèque du Forum Meyrin
Au premier étage où il y a les livres de sociologie
Enfin tous ces trucs qui se terminent en i
Ou au rez-de-chaussée
Au rayon actualités
Vous savez à côté de la machine à café
Même que ma mère, elle ne trouve pas ça normal
Cherche du travail au lieu de toujours lire
Mais mon père, il ne peut pas chercher toute la journée
Il deviendrait dingue
Si on te dit non en permanence, toi, tu finis par te sentir un moins que rien
Un rebut d’humanité
Alors tu as des envies de meurtre
Buter quelqu’un pour te sentir exister
Mon père, il ne tuerait personne
Mon père, c’est un gentil
C’est pour ça qu’il lit autant
Moi, honnêtement, ça n’a jamais été trop mon truc les livres
Ce n’est pas que je n’aime pas lire
Mais je préfère le côté live
Mon père, par exemple, il a toujours les mots justes pour expliquer
Ce n’est pas comme certains de mes profs
Il y en a, tu ne sais pas pourquoi ils ont choisi ce métier
Encore plus blasé que moi quand je fais un exposé
Mon père, lui, quand il te parle, il a tout le corps qui vibre
Sans oublier ses yeux qui brillent
Après mon père, c’est quand même un vieux
Quand je le croise au centre commercial, je fais comme si je ne le voyais pas
Un geste de la main
Parfois deux ou trois mots
Ma mère aussi, c’est quelqu’un
Elle doit être forte quelque part vu qu’elle a réussi à m’élever
Aujourd’hui ça va
A un moment dans la vie, faut arrêter de déconner
Sinon ça finit mal
Toujours ça finit mal
Les histoires de gangsters qui se terminent bien, c’est dans les films
Ma mère, elle n’a pas peur de m’engueuler
On discute mais il y a des règles
Parce que ça te donne une assise
Un truc pour avancer
Les parents, ça doit être ça, des sortes de guides
Si tes guides ne sont pas bons, tu dois te débrouiller seul comme mon copain Karim
Mais s’ils sont ok, tu as plus de chances d’avancer droit dans la vie
Je ne vous dirai pas son nom
Elle m’a fait promettre
Moi, je tiens toujours mes promesses
Je ne suis pas du genre à me répandre sur facebook
Pourquoi ça serait bizarre ?
Il n’y a rien qui me l’interdit
J’ai le droit de me promener où je veux
Ce n’est pas réservé aux vieux avec leurs chiens
Vous croyez quoi ?
Que tous les jeunes passent leurs journées à Meyrin Centre à mater ?
Un centre commercial de pauvres avec des rêves de pauvres, voilà ce que c’est
Dosenbach, Vogele, Yendi, Coop, Denner, Migros, Boucherie chevaline, C&A, Christ, Zebra, Interdiscount, Ochsner sport, 5 à sec, Cats & dogs, Mister Minit
Ça vous fait rêver ?
J’ai vu cette exposition dans le hall du Forum Meyrin
Là où il y a la fontaine avec l’immense verrière
Je ne sais plus quand c’était
Un truc incroyable
Les mecs, ils ont prévu de construire une petite ville entre Meyrin centre et Meyrin village
Une ville dans la ville
Avec plein de bâtiments avec des formes étranges
Rien de commun avec l’immeuble où j’habite de l’avenue Vaudagne
Chez nous, au 31, c’est tout carré
Sans imagination
Là, ça s’appelle des coopératives
Et puis ce sont des trucs super écologiques
Minergie, c’est le nom
Honnêtement je ne sais pas trop ce que ça veut dire
Mais c’est quelque chose de bien pour la planète
Des bâtiments avec des espaces communs
Des endroits pour se retrouver
Faire la fête
Je le sais parce que dans l’exposition, il y avait des bandes dessinées qui expliquaient tout ça
J’avais le temps de les lire vu que j’attendais mon père qui était à la bibliothèque
Le truc qui m’a le plus marqué, c’est que les immeubles ne sont pas encore construits et pourtant les rues qui les relient ont déjà des noms
C’est comme dans cette ville du Brésil dont m’a parlé mon père
Il y a cet architecte, Oscar Niemeyer, je crois, qui a pensé tout ça
Et maintenant cette ville, c’est la capitale du Brésil
À Meyrin, bien sûr, ce n’est pas pareil
Il y a des rues en hommage au cinéma
La rue des Arpenteurs
La promenade de la Dentellière
Ou encore l’allée des Petites fugues
Je vous dis ça
Mais moi, je n’y connais rien aux vieux films
Surtout que si j’ai bien compris, ce sont des vieux films suisses
Ça passe à Balexert les films suisses ?
Sinon il y a d’autres rues, c’est parce qu’il y a le CERN à côté
L’allée de la Science
L’allée de l’Innovation
Moi, j’aimerais bien visiter le CERN
Ça doit être quelque chose
À la Golette, il y a des élèves dont les parents travaillent au CERN
Que des têtes
Je parle des parents
Ce n’est pas parce que ton père ou ta mère sont super intelligents que tu l’es aussi
Ça serait trop facile
Moi, en tout cas, je trouve ça incroyable cette histoire d’éco-quartier
L’autre jour, je me suis arrêté avec cette fille
Pour voir où en étaient les travaux
Elle, je crois qu’elle s’en foutait des Vergers
Mais elle a fait comme si c’était super passionnant
Je ne sais pas si vous avez remarqué
Des fois, tu parles pendant des heures sans rien dire d’intéressant
Ce n’est pas Alice la fille qui était avec moi
Pourquoi ça aurait été elle ?
C’est quoi vos preuves ?
Personne ne peut vous avoir dit ça
Peut-être que je sais qui c’est
Peut-être que je serais capable de la reconnaître si je la voyais
Mais on ne s’est jamais parlé
Je vous jure
Ou une fois
Rien qu’une fois
C’est comme si ça ne comptait pas
Je sais qu’elle a disparu
Pas la peine de crier
Moi, je n’y suis pour rien
Je vous jure que je n’y suis pour rien
Je l’aurais tué et fait tomber dans une coulée de béton ?
Vous regardez trop de films américains
C’est Meyrin ici
Pas Los Angeles
Faudrait arrêter de vous pourrir l’imaginaire
Je ne vous ai pas menti
J’ai simplement arrangé la réalité
Maintenant que vous savez que j’étais avec elle, vous pensez au pire
Vous ne pouvez pas vous en empêcher
C’est pour ça que je préférais me taire
Faut savoir se préserver
Maintenant que je n’ai pas réussi à me taire
Maintenant que j’ai rompu ma promesse, tout va me retomber dessus
Mais moi, je n’ai rien fait
J’ai seulement menti un peu
Et honnêtement, mentir un peu, ce n’est pas si grave
Mentir un peu, ça ne vous mène pas en prison
Sinon tout le monde y serait déjà
Dites
Normalement j’ai droit à un avocat
Ou appeler mes parents, j’ai droit
Parce que ça commence à faire longtemps que je vous parle et j’ai comme l’impression que ça va encore durer longtemps
Vous avez une piste ?
Vous pouvez me dire, je ne répèterai pas
Moi, honnêtement, parce que maintenant je peux vous dire toute la vérité, Alice, je ne la connaissais pas vraiment
À la Golette, je voyais qui c’était
Mais ça n’a jamais été une copine
Là, c’est elle qui est venue me parler
Même que ça m’a étonné
Une fille comme elle, ça ne gatte pas les cours
Ça arrive à l’heure et ça repart à l’heure
Ça ne fait pas de vagues
Là, elle m’a pris par la main et m’a demandé si elle pouvait marcher avec moi
Moi, je n’aime pas trop qu’on me touche quand je ne connais pas
Mais comme elle est jolie, j’ai accepté
Alors nous avons commencé à marcher
Et moi, je ne savais pas trop quoi dire et elle, elle ne disait rien non plus
C’est là que je lui ai demandé si elle voulait voir un truc
Comme elle m’a dit oui, je l’ai emmené aux Vergers
De toute façon, c’est ce que j’avais prévu
C’est pour ça que j’avais gatté les cours
Pour ça et aussi pour éviter une interro de math
Aux Vergers, pour l’instant, il n’y a rien
Enfin presque rien
Des monticules de terre, de sable, de cailloux
Des pissenlits
De la mauvaise herbe
De la terre retournée
Des arbres par endroits
Et quelques engins de chantier avec les travailleurs qui vont avec
Mais c’est tellement démesuré
Tellement imposant
La nuit, c’est encore mieux
Se faufiler à l’intérieur du chantier
Echapper aux rondes de l’entreprise de sécurité
Arpenter les routes asphaltées et pleines de poussière
Fumer une cigarette contre les baraquements des employées
La journée, suivant d’où tu regardes, il ne se passe rien
Faut être patient
Varier les points de vue
Devant l’hôpital de la tour
Derrière le centre sportif
A côté de la patinoire
Derrière chez moi
Avec Alice, on a fait tout le tour
Nous avons dû commencer vers 9h15
Nous nous sommes arrêtés sur les bancs à côté du centre sportif
Là où il y a les barbecues
Moi, je n’ai pas arrêté de parler
Alice, elle n’a pas dû prononcer plus de deux ou trois phrases
Moi, je lui ai sorti toute ma science
Comme si ça pouvait l’intéresser un truc pareil
Et puis quand nous avons fini le tour
Quand on retournait vers Meyrin Centre, elle m’a dit
Il faut que je parte
Et puis elle a ajouté
Merci
Après elle m’a embrassé sur la joue gauche
Juste ici
C’était agréable comme sensation
Elle avait les lèvres toutes douces et chaudes
C’est comme ça qu’elle est partie
Elle ne s’est même pas retournée
Moi, je n’ai pas osé la suivre
Je crois qu’elle s’est dirigée vers le garage Meyrina
Vous savez celui de la rue de Livron
C’est la dernière fois que je l’ai vu
Je vous jure que c’est la vérité
Extraits de différents textes de théâtre déjà créés à la scène ou encore en cours d'écriture. Ainsi que des informations sur la vie de ces mêmes textes.
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mercredi 21 mai 2014
lundi 12 mai 2014
La soirée des manifestes
Le 2 mai, dans le cadre du Festival du Jamais lu, à Montréal, plusieurs collectifs d'auteurs issus de toute la francophonie se sont réunis, dont le collectif suisse Nous sommes vivants. Pour préparer cette soirée exceptionnelle, nous avons tous dû répondre à des questions. Voici trois de ces questions ainsi que mes réponses.
Note : Les deux premières réponses n'ont pas été retenues dans le montage final qui devait laisser la place aux mots de 16 auteurs vivants !
Décrivez-moi concrètement d’où vous écrivez. Votre bureau, le café, la pièce, la maison, la rue où vous vous mettez au travail des mots. L’atmosphère dans laquelle vous êtes. Est-ce la bonne pour écrire ? La vraie, la poétique, la politique.
Il n’y a pas de bonne manière d’écrire
Il y a celle qui juste pour soi
Celle qui nous correspond véritablement
Celle qui nous permet de trouver le souffle intime du monde au sein de notre corps
A chacun ses besoins
A chacun ses nécessités
Moi, je me suis aperçu que j’ai besoin d’être hors du monde pour être au plus prêt de lui
J’ai besoin de me retirer dans un endroit sans wifi
Sans sollicitation en tout genre
Un endroit qui me permet de retrouver le gout des mots
De mes propres mots
Pas des mots entendus, rapportés par le flot médiatique
Des mots dont je peux soupeser le poids
Apprécier les formes
Écouter les sonorités
Alors si vous tenez vraiment à savoir quel est le meilleur endroit pour écrire
Enfin le meilleur endroit selon moi pour écrire
Je vous dirais que c’est à Chandolin
Un petit village des Alpes suisses, dans le canton du Valais, à 2000 mètres d’altitude
Dans un appartement au confort spartiate
Sans connexion internet
Un endroit où ma seule alternative à l’écriture, c’est la marche en forêt
Un endroit où je passe facilement plusieurs jours sans parler à personne si ce n’est à la serveuse du bar où je prends mon café et à la caissière du petit supermarché où je fais mes courses
Un endroit où l’air est encore pur et les mots plus légers
Quels enfants littéraires souhaitez-vous mettre au monde ?
Des enfants qui m’apprennent à vivre
Des enfants qui me donnent les moyens de comprendre le monde qui m’entoure
Qui décalent mon regard
Qui remettent en jeu mes certitudes
Qui me posent des questions
Des enfants qui me surprennent
Qui sachent grandir en mon absence
Oui, des enfants qui n’aient pas besoin de moi pour être pleinement au monde
Qui réussissent à tuer le père pour appartenir à toutes et à tous
Des enfants qui s’insèrent dans une histoire
Qui savent ce qu’ils doivent au passé comme ce qu’ils portent de promesses pour le futur
Mais je ne sais pas si je suis capable d’avoir ces enfants-là
Car parfois
Oui, parfois je doute même d’être un auteur
Alors pour l’instant, je me contente d’essayer
Et on verra bien
Oui, on verra bien ce que deviendront mes enfants
Mes enfants faits de mots difficilement choisis et de tant de rêves inaboutis
Le Québec, la terre d’accueil de cette soirée, évoque-t-elle quelque chose de précis pour vous? Quelle image en avez-vous? Quelle résonnance ou absence a-t-elle dans l’Histoire de votre pays.
Quand on me dit Québec, je pense à la phrase du Général de Gaulle du 24 juillet 1967
Je pense à cette fille rencontrée en 1996 sur un ferry entre deux iles grecques, à son sourire, aux premiers mots que nous avons échangé et ma difficulté à la comprendre alors que nous étions censés parler la même langue
Je pense à cet autre voyageur québécois croisé à la frontière entre la Bulgarie et la Roumanie. A tout le chemin que nous avons parcouru ensemble. A nos discussions sans fin sur la nourriture. A nos engueulades sur la qualité des fromages français
Et bien sûr, je pense à Céline Dion, oui, à Céline Dion, à ses deux jumeaux, Eddy et Nelson, et à son cher mari René
Je pense aussi au film Polytechnique de Denis Villeneuve
Je pense à Pierre Baillot, au très bel humain Pierre Baillot, qui jouait dans Celle-là de Daniel Danis, mis en scène par Alain Françon
Et surtout je pense à mon fils, au moment où j’ai appris que j’allais être père, dans le sous-sol d’une maison, de la banlieue de Québec. Au moment où nous l’avons annoncé pour la première fois à des amis, à Montréal, au cours d’une fête dans le quartier de Rosemont. Oui, pour moi, c’est surtout ça le Québec, le visage de mon fils, l’impression d’être enfin devenu un adulte
Note : Les deux premières réponses n'ont pas été retenues dans le montage final qui devait laisser la place aux mots de 16 auteurs vivants !
Il n’y a pas de bonne manière d’écrire
Il y a celle qui juste pour soi
Celle qui nous correspond véritablement
Celle qui nous permet de trouver le souffle intime du monde au sein de notre corps
A chacun ses besoins
A chacun ses nécessités
Moi, je me suis aperçu que j’ai besoin d’être hors du monde pour être au plus prêt de lui
J’ai besoin de me retirer dans un endroit sans wifi
Sans sollicitation en tout genre
Un endroit qui me permet de retrouver le gout des mots
De mes propres mots
Pas des mots entendus, rapportés par le flot médiatique
Des mots dont je peux soupeser le poids
Apprécier les formes
Écouter les sonorités
Alors si vous tenez vraiment à savoir quel est le meilleur endroit pour écrire
Enfin le meilleur endroit selon moi pour écrire
Je vous dirais que c’est à Chandolin
Un petit village des Alpes suisses, dans le canton du Valais, à 2000 mètres d’altitude
Dans un appartement au confort spartiate
Sans connexion internet
Un endroit où ma seule alternative à l’écriture, c’est la marche en forêt
Un endroit où je passe facilement plusieurs jours sans parler à personne si ce n’est à la serveuse du bar où je prends mon café et à la caissière du petit supermarché où je fais mes courses
Un endroit où l’air est encore pur et les mots plus légers
Quels enfants littéraires souhaitez-vous mettre au monde ?
Des enfants qui m’apprennent à vivre
Des enfants qui me donnent les moyens de comprendre le monde qui m’entoure
Qui décalent mon regard
Qui remettent en jeu mes certitudes
Qui me posent des questions
Des enfants qui me surprennent
Qui sachent grandir en mon absence
Oui, des enfants qui n’aient pas besoin de moi pour être pleinement au monde
Qui réussissent à tuer le père pour appartenir à toutes et à tous
Des enfants qui s’insèrent dans une histoire
Qui savent ce qu’ils doivent au passé comme ce qu’ils portent de promesses pour le futur
Mais je ne sais pas si je suis capable d’avoir ces enfants-là
Car parfois
Oui, parfois je doute même d’être un auteur
Alors pour l’instant, je me contente d’essayer
Et on verra bien
Oui, on verra bien ce que deviendront mes enfants
Mes enfants faits de mots difficilement choisis et de tant de rêves inaboutis
Le Québec, la terre d’accueil de cette soirée, évoque-t-elle quelque chose de précis pour vous? Quelle image en avez-vous? Quelle résonnance ou absence a-t-elle dans l’Histoire de votre pays.
Quand on me dit Québec, je pense à la phrase du Général de Gaulle du 24 juillet 1967
Je pense à cette fille rencontrée en 1996 sur un ferry entre deux iles grecques, à son sourire, aux premiers mots que nous avons échangé et ma difficulté à la comprendre alors que nous étions censés parler la même langue
Je pense à cet autre voyageur québécois croisé à la frontière entre la Bulgarie et la Roumanie. A tout le chemin que nous avons parcouru ensemble. A nos discussions sans fin sur la nourriture. A nos engueulades sur la qualité des fromages français
Et bien sûr, je pense à Céline Dion, oui, à Céline Dion, à ses deux jumeaux, Eddy et Nelson, et à son cher mari René
Je pense aussi au film Polytechnique de Denis Villeneuve
Je pense à Pierre Baillot, au très bel humain Pierre Baillot, qui jouait dans Celle-là de Daniel Danis, mis en scène par Alain Françon
Et surtout je pense à mon fils, au moment où j’ai appris que j’allais être père, dans le sous-sol d’une maison, de la banlieue de Québec. Au moment où nous l’avons annoncé pour la première fois à des amis, à Montréal, au cours d’une fête dans le quartier de Rosemont. Oui, pour moi, c’est surtout ça le Québec, le visage de mon fils, l’impression d’être enfin devenu un adulte
mardi 15 octobre 2013
Bords de Vienne
Après Les souterrains, un autre texte écrit dans le cadre de la soirée du collectif d'auteurs Nous sommes vivants (Si t'es venu à Limoges pour critiquer, t'aurais mieux fait de rester en Suisse) pendant l'édition 2013 du Festival des Francophonies en Limousin.
Pour courir, il y a les bords de Vienne
C’est le conseil que t’as donné une amie quand tu es venu en résidence d’écriture à la Maison des auteurs à l’automne 2012
Tu avais besoin de courir après tes huit heures de train depuis Genève
La première priorité, établir ton itinéraire
Tu demandes à Nadine de la Maison des auteurs
Elle te montre une carte
Comment descendre jusqu’aux bords de la Vienne
Le trajet entre les deux vieux ponts
Tu pars
La descente après la Cathédrale est plutôt raide
Attention à ne pas se fouler une cheville dans la rue du Pont Saint-Étienne avec ses pavés souvent disjoints
Tu arrives à la route qui jouxte la Vienne
La circulation est intense
Pourtant dès que tu appuies sur le bouton piéton, la signalisation passe au vert
Tu es sur le Pont Saint-Étienne
La lumière automnale te met en joie
Malgré la chaleur, tu te sens bien
Tu avances vite
Tu dépasses les maisons à ta gauche
Débouche sur un petit parc
Traverse un pont en bois
Il y a un mur d’escalade
Des bancs
Maintenant tu es sur le Pont Saint-Martial
De l’autre côté, tu hésites
Tu t’enfonces dans une impasse
Reviens en arrière
Il faut accepter pour quelques instants de s’éloigner de la Vienne
Tu aboutis sur la place Sainte Félicité
Il y a un restaurant qui s’appelle le Lambada
C’est comme si tu étais plongé en 1989 avec le tube de l’été du groupe Kaoma
Ça te rappelle une remarque que t’a faite ton amie après son séjour à Limoges
On dirait qu’ils sont bloqués dans les années 80
Tu verrais comme ils s’habillent
Mais ce n’est pas le moment de s’arrêter
Ni de réfléchir à la justesse de la remarque de ton amie
Tu traverses un parking en terre qui te permet de rejoindre de nouveau les bords de Vienne
À ta gauche, une usine désaffectée
D’une fenêtre te parvient de la musique africaine
Maintenant tu te retrouves face à un rat
Heureusement il a plus peur que toi et s’écarte vite
Tu arrives au Pont Saint-Étienne
Tu continues
Le laisses derrière toi
Il y a des gens qui jouent aux boules
Ils te regardent bizarrement
Après c’est le club d’aviron avec son large ponton
Le chemin se rétrécit avant de déboucher sur un immense parc
Tu te sens toujours aussi bien
Même si tu transpires de plus en plus
Des gouttes de transpiration ont fini par te couler dans les yeux et te brûlent un peu
Il y a une petite installation avec une rampe pour les skateurs
Plus loin, des gens assis sur un banc mangent des hamburgers
Une demi-seconde près d’eux et l’odeur suffit pour t’écœurer
Ce n’est pas grave
Tu es en résidence d’écriture à Limoges pour deux mois Maintenant tu passes à côté d’un parking
Tu longes de hauts murs
Maintenant ce qui ressemble à un circuit de moto-cross ou de kart
Il est peut-être temps de revenir en arrière
Parce que tu ne sais plus où tu vas
Parce que tu n’as plus aucun repère
Et ils sont là
Devant toi
Avec leurs baraquements de fortune faits de matériaux de récupération
Leurs habits qui sèchent sur un grillage
L’odeur d’un feu qui finit de se consumer
Tu penses à la pièce que tu voudrais écrire sur eux
À la psychose sécuritaire dont ils font l’objet un peu partout en Europe
À la communauté qui s’effrite
À toutes ces rumeurs
Ces légendes
Tu te dis que tu vas t’arrêter
Que l’occasion est trop belle
Que tu vas essayer de leur parler
Comment ils réussissent à vivre ici
Pourquoi ils sont venus ici
Tu te dis tellement de choses et pourtant tu es déjà en train de rebrousser chemin
C’est le moment que choisit l’un d’eux pour t’adresser un signe de la main
Maladroitement tu réponds à son salut
Il te sourit
Tu ne t’y attendais pas
Tu ne voulais pas que ça se passe comme ça
Tu te sens stupide
C’est tellement plus facile de réfléchir à un sujet devant son ordinateur
C’est tellement plus facile de choisir son moment, d’être dans le contrôle
Allez
Arrête de penser
Il faut encore retourner à la Maison des auteurs
Garde ton énergie
Tu es fatigué
Il fait trop chaud
Tu transpires trop
Et puis ce n’est pas grave
Demain ou peut-être après demain, quand tu retourneras courir, tu t’arrêteras
Pour courir, il y a les bords de Vienne
C’est le conseil que t’as donné une amie quand tu es venu en résidence d’écriture à la Maison des auteurs à l’automne 2012
Tu avais besoin de courir après tes huit heures de train depuis Genève
La première priorité, établir ton itinéraire
Tu demandes à Nadine de la Maison des auteurs
Elle te montre une carte
Comment descendre jusqu’aux bords de la Vienne
Le trajet entre les deux vieux ponts
Tu pars
La descente après la Cathédrale est plutôt raide
Attention à ne pas se fouler une cheville dans la rue du Pont Saint-Étienne avec ses pavés souvent disjoints
Tu arrives à la route qui jouxte la Vienne
La circulation est intense
Pourtant dès que tu appuies sur le bouton piéton, la signalisation passe au vert
Tu es sur le Pont Saint-Étienne
La lumière automnale te met en joie
Malgré la chaleur, tu te sens bien
Tu avances vite
Tu dépasses les maisons à ta gauche
Débouche sur un petit parc
Traverse un pont en bois
Il y a un mur d’escalade
Des bancs
Maintenant tu es sur le Pont Saint-Martial
De l’autre côté, tu hésites
Tu t’enfonces dans une impasse
Reviens en arrière
Il faut accepter pour quelques instants de s’éloigner de la Vienne
Tu aboutis sur la place Sainte Félicité
Il y a un restaurant qui s’appelle le Lambada
C’est comme si tu étais plongé en 1989 avec le tube de l’été du groupe Kaoma
Ça te rappelle une remarque que t’a faite ton amie après son séjour à Limoges
On dirait qu’ils sont bloqués dans les années 80
Tu verrais comme ils s’habillent
Mais ce n’est pas le moment de s’arrêter
Ni de réfléchir à la justesse de la remarque de ton amie
Tu traverses un parking en terre qui te permet de rejoindre de nouveau les bords de Vienne
À ta gauche, une usine désaffectée
D’une fenêtre te parvient de la musique africaine
Maintenant tu te retrouves face à un rat
Heureusement il a plus peur que toi et s’écarte vite
Tu arrives au Pont Saint-Étienne
Tu continues
Le laisses derrière toi
Il y a des gens qui jouent aux boules
Ils te regardent bizarrement
Après c’est le club d’aviron avec son large ponton
Le chemin se rétrécit avant de déboucher sur un immense parc
Tu te sens toujours aussi bien
Même si tu transpires de plus en plus
Des gouttes de transpiration ont fini par te couler dans les yeux et te brûlent un peu
Il y a une petite installation avec une rampe pour les skateurs
Plus loin, des gens assis sur un banc mangent des hamburgers
Une demi-seconde près d’eux et l’odeur suffit pour t’écœurer
Ce n’est pas grave
Tu es en résidence d’écriture à Limoges pour deux mois Maintenant tu passes à côté d’un parking
Tu longes de hauts murs
Maintenant ce qui ressemble à un circuit de moto-cross ou de kart
Il est peut-être temps de revenir en arrière
Parce que tu ne sais plus où tu vas
Parce que tu n’as plus aucun repère
Et ils sont là
Devant toi
Avec leurs baraquements de fortune faits de matériaux de récupération
Leurs habits qui sèchent sur un grillage
L’odeur d’un feu qui finit de se consumer
Tu penses à la pièce que tu voudrais écrire sur eux
À la psychose sécuritaire dont ils font l’objet un peu partout en Europe
À la communauté qui s’effrite
À toutes ces rumeurs
Ces légendes
Tu te dis que tu vas t’arrêter
Que l’occasion est trop belle
Que tu vas essayer de leur parler
Comment ils réussissent à vivre ici
Pourquoi ils sont venus ici
Tu te dis tellement de choses et pourtant tu es déjà en train de rebrousser chemin
C’est le moment que choisit l’un d’eux pour t’adresser un signe de la main
Maladroitement tu réponds à son salut
Il te sourit
Tu ne t’y attendais pas
Tu ne voulais pas que ça se passe comme ça
Tu te sens stupide
C’est tellement plus facile de réfléchir à un sujet devant son ordinateur
C’est tellement plus facile de choisir son moment, d’être dans le contrôle
Allez
Arrête de penser
Il faut encore retourner à la Maison des auteurs
Garde ton énergie
Tu es fatigué
Il fait trop chaud
Tu transpires trop
Et puis ce n’est pas grave
Demain ou peut-être après demain, quand tu retourneras courir, tu t’arrêteras
vendredi 4 octobre 2013
Les souterrains
Texte écrit dans le cadre de la soirée du collectif d'auteurs Nous sommes vivants (Si t'es venu à Limoges pour critiquer, t'aurais mieux fait de rester en Suisse) pendant l'édition 2013 du Festival des Francophonies en Limousin.
C’était il y a longtemps
Halloween n’était pas encore à la mode en Europe
Tout au plus, la fête était connue du grand public par l’intermédiaire de films américains
Il n’y avait pas ces magasins qui remplissaient leurs vitrines de citrouilles, de squelettes, enfin de tout ce folklore
En temps-là, il n’y avait que la Toussaint
Et la Toussaint, à l’exception peut-être des magasins de fleurs, ça n’a jamais enrichi personne
La Toussaint, ça n’a franchement rien de réjouissant
En ce temps-là
Quand Halloween n’était pas encore à la mode
Avec tes amis qui n’étaient pas des amis facebook mais de vrais amis, des amis que tu pouvais toucher, enlacer, vous fêtiez votre petit Halloween
Oui
Un Halloween à Limoges
Un Halloween qui n’était pas passé par Paris avant d’arriver jusqu’à vous
Tu étais jeune
Si jeune
Bien sûr, en ce temps-là, le chômage, la crise et tout son cortège de mauvaises nouvelles étaient déjà là
Mais toi
Toi, tu conservais une certaine forme d’insouciance
Un espoir que l’avenir serait forcément meilleur
Quelques jours avant Halloween, tu te préparais
Tu y mettais toute ton imagination
Ton enthousiasme
Il s’agissait d’avoir le plus beau déguisement
Celui qui ferait sensation
Celui qui te permettrait d’aborder une fille
De dépasser ta timidité
De réussir à articuler plus de trois mots sans te mettre à bafouiller
Le jour venu
Le jour d’Halloween
Peu après 21h, tu descendais costumé dans un souterrain proche de la cathédrale
Entrer dans ce souterrain, c’était déjà une promesse
Avec ses escaliers escarpés
Son entrée étroite
Combien étiez-vous là dessous ?
Une centaine
Peut-être plus
La chaleur qu’il faisait là dessous
Parfois
Parfois vous étiez si serré les uns contre les autres qu’il était impossible de danser
Vous deviez vous contenter d’hocher légèrement la tête tout en fumant vos cigarettes
Ce n’est que douze heures plus tard que vous ressortiez de là-dessous
Vidé
Fatigué
Mais aussi incroyablement heureux
Avec la conscience fragile d’être en vie
Et puis
Et puis vous avez vieilli
Limoges a changé
De nombreux souterrains ont été fermés
On s’est mis à parler de normes de sécurité
De danger pour le public
De problèmes d’assurance
De nuisances sonores
Aujourd’hui tout est soumis à autorisation
Amusez si vous voulez
Mais dans le calme
Toujours dans le calme
Et toi, avec ta nouvelle vie
Enfin ta vie de maintenant
Avec ta femme
Tes enfants
Ta petite maison
Toi et tes multiples crédits à payer
Toi et ton insatisfaction chronique
Il suffit que tu évoques ce temps béni des fêtes dans les souterrains de Limoges pour avoir vingt ans de moins
Pour qu’une petite lumière s’allume dans tes yeux et qu’aujourd’hui encore tu réussisses à dire
Tout ira bien
Tout ira bien
Tout ira bien
C’était il y a longtemps
Halloween n’était pas encore à la mode en Europe
Tout au plus, la fête était connue du grand public par l’intermédiaire de films américains
Il n’y avait pas ces magasins qui remplissaient leurs vitrines de citrouilles, de squelettes, enfin de tout ce folklore
En temps-là, il n’y avait que la Toussaint
Et la Toussaint, à l’exception peut-être des magasins de fleurs, ça n’a jamais enrichi personne
La Toussaint, ça n’a franchement rien de réjouissant
En ce temps-là
Quand Halloween n’était pas encore à la mode
Avec tes amis qui n’étaient pas des amis facebook mais de vrais amis, des amis que tu pouvais toucher, enlacer, vous fêtiez votre petit Halloween
Oui
Un Halloween à Limoges
Un Halloween qui n’était pas passé par Paris avant d’arriver jusqu’à vous
Tu étais jeune
Si jeune
Bien sûr, en ce temps-là, le chômage, la crise et tout son cortège de mauvaises nouvelles étaient déjà là
Mais toi
Toi, tu conservais une certaine forme d’insouciance
Un espoir que l’avenir serait forcément meilleur
Quelques jours avant Halloween, tu te préparais
Tu y mettais toute ton imagination
Ton enthousiasme
Il s’agissait d’avoir le plus beau déguisement
Celui qui ferait sensation
Celui qui te permettrait d’aborder une fille
De dépasser ta timidité
De réussir à articuler plus de trois mots sans te mettre à bafouiller
Le jour venu
Le jour d’Halloween
Peu après 21h, tu descendais costumé dans un souterrain proche de la cathédrale
Entrer dans ce souterrain, c’était déjà une promesse
Avec ses escaliers escarpés
Son entrée étroite
Combien étiez-vous là dessous ?
Une centaine
Peut-être plus
La chaleur qu’il faisait là dessous
Parfois
Parfois vous étiez si serré les uns contre les autres qu’il était impossible de danser
Vous deviez vous contenter d’hocher légèrement la tête tout en fumant vos cigarettes
Ce n’est que douze heures plus tard que vous ressortiez de là-dessous
Vidé
Fatigué
Mais aussi incroyablement heureux
Avec la conscience fragile d’être en vie
Et puis
Et puis vous avez vieilli
Limoges a changé
De nombreux souterrains ont été fermés
On s’est mis à parler de normes de sécurité
De danger pour le public
De problèmes d’assurance
De nuisances sonores
Aujourd’hui tout est soumis à autorisation
Amusez si vous voulez
Mais dans le calme
Toujours dans le calme
Et toi, avec ta nouvelle vie
Enfin ta vie de maintenant
Avec ta femme
Tes enfants
Ta petite maison
Toi et tes multiples crédits à payer
Toi et ton insatisfaction chronique
Il suffit que tu évoques ce temps béni des fêtes dans les souterrains de Limoges pour avoir vingt ans de moins
Pour qu’une petite lumière s’allume dans tes yeux et qu’aujourd’hui encore tu réussisses à dire
Tout ira bien
Tout ira bien
Tout ira bien
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