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lundi 6 octobre 2014

Le théâtre indépendant, un monde en crise

Article écrit pour le journal La Cité en octobre 2012 sur la situation du théâtre indépendant en Suisse romande. Deux ans plus tard, après la dernière rencontre avec les arts de la scène organisée à Genève, le 29 septembre 2014, les propos tenus dans l'article gardent toute leur pertinence. 

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mercredi 28 novembre 2012

La cérémonie

Le 27 novembre, à 17h, à l'Opéra de Lausanne,  la remise officielle des prix et des bourses culturelles 2012 de la Fondation Leenaards a été organisée. J'ai eu l'immense chance et privilège d'être parmi les huit lauréats d'une bourse culturelle en tant qu'auteur dramatique. Pour célébrer ce moment de manière légèrement décalée, j'ai choisi d'écrire un court texte présentant ce que je souhaitais accomplir avec l'argent de ma bourse.

On m’a dit
          Ce serait bien que vous nous écriviez quelque chose pour la cérémonie
          Vous comprenez
          C’est important que chaque boursier se présente
          Donne un bref aperçu de son talent
          De la raison pour laquelle nous avons décidé de le récompenser
          Les photographes photographient
          Les chorégraphes chorégraphient
          Les dessinateurs dessinent
          Les musiciens musiquent
          Donc très logiquement, les écrivains écrivent
          Toutefois
          Comme ce n’est en rien spectaculaire un écrivain qui écrit
          Ce serait préférable que vous écriviez votre texte avant
          Vous nous le lirez le soir de la cérémonie
                      D’accord
                      C’est ce que je vais faire
Et donc je me suis lancé avec beaucoup d’application dans l’écriture d’un texte très lyrique sur la nécessité intérieure qui doit animer l’écrivain
Un texte empli de grandes phrases et de mots compliqués, tous choisis avec soin dans le dictionnaire
Un texte digne de tous les éloges pour les nombreuses références savantes qui le parsemaient
Hier soir, alors que je relisais une dernière fois ma prose pour m’assurer de son excellence, ma compagne m’a dit
          J’espère qu’il sera drôle ton texte au moins
          Tu comprends
          Je ne viens pas à Lausanne pour m’ennuyer
Moi, je me suis senti pâlir
                     C’est une cérémonie officielle
                     Nous serons à l’opéra
                     Je suis obligé d’être un peu sérieux
          Mais qu’est-ce que tu racontes ?
          C’est justement parce que nous serons à l’opéra que tu te dois d’être drôle
Parvenu à ce point de mon récit, il est nécessaire de vous préciser que ma compagne est enceinte
Qui plus est, d’un enfant que nous avons conçu ensemble
C’est la raison pour laquelle, cette nuit, j’ai brûlé mon premier texte et j’ai tenté d’en écrire un autre
C’est difficile d’être drôle
Enfin ce n’est pas si difficile
Mais parfois, à force de vouloir être drôle, on n’en finit par oublier la raison pour laquelle on a commencé à écrire
On est juste dans le gag
La phrase facile
Le texte n’a aucune colonne vertébrale
Ça m’est arrivé une fois
J’ai réussi à écrire une pièce qui contenait la matière pour trente pièces différentes
Mais aucune n’était développée
Alors j’ai décidé de revenir sur cet échec
D’en faire quelque chose de constructif
Il y avait ce court monologue que je souhaite retravailler pour lui donner un format plus ample
Ça commençait comme ça
          Je suis le produit d’une longue lignée de bourgeois bâlois
          Nous avons fait fortune dans la banque et la chimie
          Ma famille se complait dans une image vertueuse
          Cette image a façonné notre imaginaire depuis cent cinquante ans
          Nous sommes parmi les principaux donateurs de l’opéra de Bâle
Vous avez raison
Ce n’est pas très malin de ma part de prononcer ces mots dans cette belle salle récemment rénovée de l’opéra de Lausanne
Mais ne vous méprenez pas
Ce n’est pas moi qui parle
C’est mon personnage
Personnellement je n’ai rien contre la bourgeoisie suisse
Ni contre la Suisse d’ailleurs
Je m’arrête
Je vois ma compagne qui s’agite sur son siège
Ce qui me tient à cœur, c’est de réussir à tisser au sein d’un même texte ce qui ressort de la mémoire collective et d’une mémoire plus intime
Pendant longtemps, je me suis intéressé uniquement à la mémoire collective
A la grande histoire
Un jour, un écrivain que j’admirais beaucoup et que je rencontrais pour la première fois m’a dit
          C’est bien ce que tu écris
          Vraiment
          C’est bien construit
          C’est plutôt intelligent
          On sent que tu connais tes sujets
          Mais pourquoi tu te caches ?
Ça m’a laissé sans voix
Je veux dire
          Oui, le plus souvent, j’étais comme absent de mes textes
          Je me comportais plus en sociologue qu’en véritable écrivain
En réaction à cette rencontre, j’ai écrit
          Je me méfie de l’homme occidental (encore plus quand il est de gauche) 
Une sorte de portrait en creux
Un laminage en règle de la bonne conscience de gauche
De la mienne évidemment
Il y a un thème qui me travaille depuis longtemps
C’est celui de la communauté
Comment elle se forme ?
Comment elle perdure ?
Est-ce sur un projet collectif, un socle de valeurs communes ou contre un groupe social déterminé ?
Moi, quand j’étais enfant, ma mère pour ranger ma chambre me disait
          Ici, nous ne sommes pas chez les bohémiens
Tout le temps, elle me répétait
          Ici, nous ne sommes pas chez les bohémiens
Pourtant elle n’était pas raciste
Elle tenait juste à me signifier
          Ici, nous sommes en Suisse
          Et en Suisse, tout est propre en ordre
          Alors tu vas immédiatement ranger ta chambre
          Sinon tu vas recevoir une branlée dont tu souviendras toute ta vie
C’est ça que je devais comprendre quand ma mère me disait
          Ici, nous ne sommes pas chez les bohémiens
A aucun moment, elle n’aurait osé insinuer que chez les bohémiens, ça puisse être le bordel
Bon
Peut-être un peu
On oublie trop souvent que les mots ont un sens
Que les mots façonnent notre manière de penser
Ils structurent notre esprit
Comme je vais être bientôt papa, j’ai appelé cette pièce à écrire sur nous et les roms
          Tout ira bien 
Comme Wajdi Mouawad, j’ai la croyance un peu folle qu’une des fonctions du théâtre est de redonner du sens à un monde qui en est de plus en plus privé
C’est vrai
Regardez les licenciements et autres plans de restructuration massifs à travers l’Europe
Il y a de quoi se poser des questions
Moi, je suis fils d’ouvrier
Pourquoi est-ce que nous travaillons ?
Pour gagner notre vie ?
C’est quoi gagner sa vie ?
Je ne sais pas si vous avez remarqué
Aujourd’hui le plus souvent, quand on parle des ouvriers, c’est quand ils sont licenciés
Quand ils se transforment en chômeurs justement
Alors j’ai décidé d’écrire un texte sur un ouvrier
Sur la journée d’un ouvrier
Le titre, c’est
          Tu étais vivant mais tu ne le savais pas 
Tout un programme 
Ce que j’aimerais, c’est que la forme même de l’écriture transmette de manière sensible le caractère mécanique du métier d’ouvrier
Mais sans notations émotionnelles, ni sentimentales
Oui
Comment l’écriture est-elle capable de rendre compte du monde ?
Même s’il s’agit ici d’un monde restreint
Un monde caché
Le monde de mes parents
Excusez-moi
Il faut vraiment que je m’arrête
J’ai promis de ne pas faire trop long
Et en plus, je vois au visage de ma compagne que je n’ai pas réussi à être drôle

lundi 19 novembre 2012

Ma nuit transfigurée

Texte pour une soirée littéraire à Sévelin 36 à Lausanne. La consigne était d'écrire après avoir vu La nuit transfigurée, chorégraphie de Philippe Saire.

Il y a le souffle d’abord
 Il y a ce que tu sais
Et il y a ce que tu vois
Ce que tu sais, c’est la vie d’Arnold Schoenberg
Son amour pour Mathilde Von Zemlinsky
C’est l’histoire de cette pièce musicale La nuit transfigurée composée en 1899
Son argument
Le poème dont elle est inspirée
Cette promenade nocturne d’un couple d’amoureux
 La femme qui apprend à l’homme qu’elle attend un enfant d’un autre
Cette apologie de la maternité qui efface tout
Qui dépasse toutes les trahisons
Ce que tu sais aussi, c’est la vie d’Antonio Vivaldi
Un compositeur dont tu n’as jamais vraiment apprécié la musique
Mais que souvent
Oui, très souvent, tu as imaginé, grand prêtre roux arpentant l’entrelacs de ruelles de Venise pendant la première moitié du 18ième siècle
Un personnage hors du commun
Un héros pour roman d’aventures
Ce que tu sais encore, ce sont les mots du chorégraphe que tu as lus sur le programme
Ces raisons pour joindre ces deux pièces musicales si dissemblables
Son intention
À quel voyage il voudrait te convier
Et ce que tu vois
Ce que tu vois, c’est ce qui se déroule devant toi
L’espace devant toi
Les corps devant toi
Le silence
          Est-ce que tu dois relier ce que tu sais et ce que tu vois ?
Je veux dire
          Est-ce que ton savoir doit se mélanger à tes perceptions ?
          Est-ce qu’il est important de savoir pour percevoir ?
C’est encore et toujours la même question
          L’œuvre d’art se suffit-elle à elle-même ?
On n’en finit pas avec cette question
Surtout maintenant que tout le monde ne jure que par la médiation culturelle
Cette satanée médiation culturelle
          L’œuvre d’art se suffit-elle à elle-même ?
Même avec la meilleure volonté du monde, tu ne seras jamais ce spectateur idéal
Ce spectateur qui regarde le spectacle devant soi comme si c’était la première fois
Toujours la première fois
Comme dans ce film de Pier Paolo Pasolini que tu aimes tant
Au loin s’en vont les nuages 
 Toi, il y a longtemps que tu as perdu ta virginité de spectateur
Alors arrête de penser maintenant
Arrête de penser
Tu me fatigues
C’est un spectacle de danse
Tu as la chance d’être à l’opéra
Ce n’est pas si souvent que tu vas à l’opéra
La dernière fois, tu ne te souviens même pas quand c’était
Alors profite
Laisse-toi aller
Je sais
Je sais
C’est toujours plus facile à dire qu’à faire
Mais essaie
On recommence ?
Il y a le souffle d’abord
Dans cette grande boite noire, il y a le souffle
Le bruit d’une respiration
Et des hommes aux yeux maquillés
Des hommes aux yeux beaucoup trop maquillés
C’est que tu n’aimes pas ça quand le maquillage est trop voyant
Sur une scène comme dans la vie
Jamais trop de maquillage
De l’attrape-couillon comme le dit si bien une de tes amies
Le regard qui doit se suffire à lui-même
Et leurs casques de cheveux
Ce n’est pas possible ces casques de cheveux
Enfin qu’est-ce que ça veut dire ?
On dirait un boys band
Oui, ils ressemblent aux One direction 
Tu sais
Ce groupe qui affole toutes les adolescentes de la terre
Arrête s’il te plait
Tu es simplement jaloux
Tout ça parce que des cheveux, toi, tu en as de moins en moins
Alors tu voudrais leur arracher leurs casques de cheveux
Les piétiner
Les brûler
Qu’ils ressentent eux aussi dans leur chair la douleur de la perte des cheveux
Et voilà qu’à leur tour, ils tombent
Oui
Leurs casques de cheveux tombent
Réjouis-toi
De vulgaires perruques
Même ceux de la femme tombent
Oui, tu n’as pas encore parlé de la femme
Elle est là
Au milieu de ces quatre hommes
De brune, elle devient blonde
Elle excite leur concupiscence
Eux se préparent au combat
Ils courent autour de la scène comme sur une piste d’athlétisme
Ils aiguisent leurs armes
Toi, tu trouves ça fatigant de toujours devoir se battre
Tu rêverais de ne plus avoir à te battre
Le couple comme refuge
Regarde
Des bois de cerfs envahissent le plateau
C’est parti pour le combat des chefs
Et maintenant, tu penses à The deer hunter 
Explique-moi pourquoi tu penses à The deer hunter ?
Enfin bien sûr, il y a des bois de cerfs sur le plateau
Mais rien de commun avec le film de Michael Cimino et son histoire d’amitié virile sur fond de guerre du Vietnam
Tu as toujours de ces idées bizarres
Franchement, par moment, je ne sais pas ce qui te passe par la tête
Je te jure
Allez
On enlève les bois de cerfs
Oui
On les enlève
Merci
C’est bien tout ce blanc maintenant
C’est peut-être un peu trop tranché comme contraste
Toi, La nuit transfigurée de Schoenberg, tu ne trouves pas ça si noire
Là, tu parles de la musique
De ce qu’elle t’évoque en dehors de toute considération pour le poème dont elle est inspirée
Donc Schoenberg, ce serait le noir
Et Vivaldi, le blanc
Mais qu’est-ce qu’ils font ?
Dis-leur d’arrêter
Ce n’est pas possible
La pauvre costumière
Tous les jours, faut qu’elle nettoie ça
Et les techniciens chargés du plateau
Non
Regarde-les
Ils s’en mettent de partout
Même dans les cheveux
C’est quoi ?
Un rituel de purification ?
Ça doit être ça
Ils se purifient
Ils se lavent de tous leurs pêchés
La concupiscence
L’adultère
L’enfant à naitre
Maintenant ils vont vers la lumière
Ils vont vers le seigneur
Ce n’est pas sans souffrance
Ni joie
Une joie terrible
Il y a l’homme-cerf qui crie
Tu voudrais que son cri te déchire les tympans
Tu voudrais que son cri ne s’arrête jamais
Tes tympans déchirés
C’est la danse des squelettes
Comme dans un film de Jean Rouch
Une tribu africaine se peint le corps en blanc
Elle devient le vivant et le mort dans le même temps
Ton corps transfigurée
Ta nuit transfigurée
Qu’est-ce que tu attends ?
Enlève tes vêtements
Jette ton corps dans la bataille
Roule-toi dans la peinture
Oublie ce qui était avant
Fini la question sur l’œuvre d’art qui doit se suffire à elle-même
Tu n’as plus qu’à crier toi aussi
Sentir la vie te traverser
Ne plus être que mouvement
Épure du geste
Marche en avant
Tentative pour échapper à la mort
Transfigurer la mort
Trop tard
Trop tard
D’abord
D’abord, il y a le souffle

lundi 24 janvier 2011

La révolution par le feu

C'est un sentiment très étrange quand la réalité finit par rejoindre la fiction. Dans Katharina, j'ai écrit un passage dans lequel je mets en avant le fait, que selon moi, dans la configuration actuelle de notre société, la personne qui s'immole en signe de protestation est le plus grand des révolutionnaires. L'évolution de la situation politique en Tunisie et dans d'autres pays du Maghreb semble me donner raison. Le suicide comme arme de combat.

J’ai imaginé l’histoire d’un homme
Une autre version de moi même
Qui entrerait en résistance
Il commencerait par échafauder différents scénarios de lutte armée
D’abord en groupe
Puis finalement seul
Plastiquer le siège de l’UBS
Foutre le feu à toutes les Migros
Enlever le patron de Rolex et le séquestrer dans une prison du peuple
Pour se rabattre sur une action encore plus spectaculaire et radicale
D’abord convoquer les médias
Télévision
Radio
Presse écrite
Lire une déclaration solennelle
Et s’immoler en direct
J’ai bien dit
          S’immoler en direct
L’homme qui s’immole en signe de protestation est un révolutionnaire
L’homme qui s’immole en direct au téléjournal est le plus grand des révolutionnaires
Que ceux qui ne sont pas d’accord avec moi s’immolent maintenant
Un acte inoubliable
Magnifique
Qui marquerait à jamais l’histoire du théâtre

mardi 24 août 2010

Ecorces au Festival des Francophonies en Limousin

Ecorces (Prix de la SSA 2008) sera mis en lecture au Festival des Francophonies en Limousin le samedi 25 septembre 2010 à 10h dans le cadre de la programmation L'imparfait du Présent. La lecture sera dirigée par Anton Kouznetsov avec les élèves sortant de l'Académie - Ecole supérieure professionnelle de théâtre du Limousin. La lecture sera suivie d'une rencontre animée par Michel Beretti.

lundi 28 juin 2010

F.

Extrait de F., pièce en cours d'écriture. C'est avec ce projet de pièce que je viens d'être lauréat de l'édition 2010 de Textes-en-Scènes (avec Antoinette Rychner, Dominique Ziegler et Wolfram Hoell), concours organisé par la Société suisse des auteurs, Pro Helvetia, le Pour-cent culturel Migros et l'Association des autrices et auteurs de Suisse (AdS). Il s'agit d'un atelier d'écriture en résidence avec pour finalité de porter les textes des auteurs lauréats à la scène. Le théâtre Le Poche à Genève s'est engagé à suivre mon travail.

F. – Ils m’ont enfermé pour me faire taire. Ils savent que je connais tous leurs secrets. Leurs entorses aux législations nationales et internationales. Leurs différents trafics à travers le monde entier. Le saccage de régions entières. Leurs malversations financières. Les comptes truqués et les bilans arrangés. Toutes les grèves qu’ils ont brisées et celles qu’ils ont initiées. Les syndicalistes assassinés. Les pères sans emplois et contraints de mendier. Les enfants malades et mutilés. Les mères éplorées et laissées dans l’ignorance. Les politiciens à leurs bottes. Les administrations dévoyées. Les ONG censées les critiquer mais financées par eux. Je sais le rôle du mensonge et de la manipulation dans leur ascension. Les groupes de presse qu’ils ont achetés. Les articles complaisants écrits par des journalistes invités à leur table. Les programmes télévisés produits pour abêtir les masses. Les menaces d’attentats terroristes pour distiller la peur. Je sais tout d’eux et de ce qu’ils font. Je connais chacun des rouages de l’organisation. Je sais chacun des noms des personnes les plus hauts placées dans la hiérarchie. Ceux de leurs complices. Les mercenaires. Les espions. Les assassins. Je suis en mesure de les briser et c’est la raison pour laquelle ils m’ont enfermé. Je ne suis pas un de ces hommes que l’argent corrompt. Un de ces hommes auquel un compte en banque bien fourni offre une conscience. Un de ces hommes qui craint trop pour sa vie pour en risquer le prix. Un de ces hommes persuadé de ne pas crever d’un cancer fulgurant ou de toute autre maladie à taux élevé de mortalité. Je sais que vous êtes là. Vous m’écoutez. Vos yeux sont rivés sur moi. Derrière ces parois de verre, vos caméras m’espionnent et reproduisent sur des milliers d’écrans chacune de mes respirations. Chacun de mes gestes. Qu’elles enregistrent chacun de mes mots. Des mots qui sont ensuite analysés et commentés. Des mots qui donnent lieu à des centaines de pages de rapports. Des rapports qui sont ensuite étudiés et archivés. Regardez mon visage. Regardez mes yeux. Mon nez. Ma bouche. Mes oreilles. Regardez mes mains. Mes pieds. Ma bite. Mes couilles. Vous n’avez pas encore compris ? Juste un souffle et vous vous écroulez. Aucune barrière ne sera jamais assez forte pour empêcher une parole de circuler. Vous n’avez pas le droit de me tuer. Il vous l’a formellement interdit. Ecartez-le de mon chemin mais laissez-le vivre. Ce sont les mots qu’il a prononcés. Lui. Le nouveau grand patron. The big boss. The one. The chief. De quelle générosité vous avez fait preuve. Vous avez daigné m’accorder la vie. Je vous en saurai éternellement reconnaissant. Hé, tu m’entends ? Je te remercie. Je m’abaisse devant vous mon seigneur. Je ne suis pas digne de vous baiser les pieds. Vous avez été si bon pour moi. Vous avez été un soleil dans ma vie. Je resterai jusqu’à la fin de mes jours votre humble serviteur. La lumière que vous avez eu la grâce de déposer sur moi ne s’effacera jamais. Il était là dans son costume trois pièces taillé par un couturier italien. Rasé de prêt. Avec son sourire d’ange déchu. Son teint pâle. Ses cheveux coupés courts depuis qu’il a endossé son nouveau rôle. Moi qui croyait naïvement qu’il était venu m’ouvrir les portes de son royaume. Faire de moi son plus fidèle conseiller. Qu’ensemble nous reformerions l’organisations. Que nous ferions le ménage. Que désormais notre seule tache serait de répandre le bonheur autour de nous. Que nous redonnerions la joie de vivre aux plus démunis. Tous ces rêves que nous avions imaginé accomplir le moment venu. Lui s’est détourné du chemin. Oublié mes enseignements. Oublié nos discussions. Tous ces moments que nous avons passé ensemble. Envolés. Cette soif de justice et de liberté qui nous animait. Envolée. Le pouvoir corrompt. Le pouvoir ronge les chairs. Souille les âmes. Le pouvoir s’offre à celui qui le désire le plus. J’aime la bonne chair et le vin. J’aime les femmes et le sexe. Je m’amuse. Je chante. Je danse auprès des miens. Cette humanité abjecte que je chéris depuis l’enfance. Les pauvres. Les faibles. Les handicapés. Les voleurs. Ceux que la vie n’a pas favorisés. Les moches. Les abrutis. Tous ceux qui ne se sont jamais sentis à leur place. Qui ont l’impression d’être des pions dans un jeu d’échec. C’est dans ce monde que je suis devenu ce que je suis. Un monde où dès mon plus jeune âge, j’ai appris à garder la tête droite. C’est de mon grand-père que je tiens ça. Quoi qu’il arrive, garde la tête droite. C’est à ça que tu reconnais un homme. Il conserve sa dignité en toute circonstance. Il ne s’abaisse jamais devant personne. C’est la seule chose que tu as sur cette foutue terre, mon garçon. Tache de t’en souvenir. Je m’en suis souvenu. C’est une des rares choses que je n’ai jamais oubliée.

lundi 21 juin 2010

Le vieux monsieur

Texte en hommage à Pierre Baillot, un des comédiens de Roberto Zucco de B-M. Koltès dans la mise en scène de Christophe Perton, présenté à la Comédie de Genève en octobre 2009. Ce texte a déjà été publié sur le site de la Comédie de Genève.

Il y a ce vieux monsieur
Assis
Là
Sur la scène
Qui joue le rôle d’un vieux monsieur
Perdu
Abandonné
Dans le métro
La voix tremblante
Les yeux voilés
Il prend son temps
Cherche ses mots
Hésite parfois
Ses pieds sont proches des miens
Trente centimètres à peine
Peut-être moins
Si je voulais
Je pourrais l’interrompre
Briser le fragile équilibre
Qui le relie à la vie
Si je voulais
Je pourrais lui parler
L’appeler par son prénom
Son prénom de vieux monsieur
J’en ai la tentation
Peut-être par jeu
Par provocation
Pour savoir ce que ça fait
Ce vieux monsieur, je le connais
Il y a de nombreuses années
Il jouait déjà un vieux monsieur
Dans Celle-là de Daniel Danis
Dans une mise en scène d’Alain Françon
C’était une autre ville
Un autre temps
Une autre vie
Je travaillais dans une radio
Animait une émission sur le théâtre
Nous avons parlé
Echangé
Pendant près d’une heure
Et encore après que l’émission soit terminée
Nous nous sommes écrits
Il a lu mes premières pièces
Je lui ai rendu visite
J’ai rencontré sa femme
Il m’a parlé de ses enfants
Tous les trois comédiens
L'amour dans sa voix
Quand il m'a parlé de ses enfants
Un souvenir inoubliable
Puis le temps a passé
Nous nous sommes perdus de vue
Ce soir, ce sont nos retrouvailles
Lui ne le sait pas
Je ne l’ai pas prévenu
Quel hasard de se retrouver si proche
Moi au premier rang
Lui au bord de scène
Il me touche ce vieux monsieur
M’émeut profondément
Ce n’est pas un personnage sur scène
C’est un homme
Dans toute sa beauté
Dans toutes ses fragilités
Ses imperfections
Ce soir, je l’écoute parler sur scène
J’ai l’impression que c’est à moi qu’il s’adresse
A mon tour, mes yeux se voilent
Je m’approche de la joie
Le sentiment de ne plus être seul