lundi 3 octobre 2016

Murs - Une promesse

 En mai 2015, à l'invitation du Théâtre de Poche (Genève) et du Théâtre des Célestins (Lyon), je rencontre l'auteur, metteur en scène, comédien, musicien Abdelwaheb Sefsaf à l'occasion d'un "atelier solidaire et citoyen aux Célestins" (pour un retour sur cette expérience : https://youtu.be/nUeumAgPJoM). Il y a comme une évidence dans cette collaboration qui amène Abdel à me proposer de m'associer à sa compagnie Nomade In France.

Notre première réalisation commune "Murs", pour laquelle j'ai donc co-écrit le texte, sera créée au Centre Culturel Aragon à Oyonnax le 13 octobre 2016 avant une tournée française.
 



Un texte non retenu dans la forme finale du spectacle :

Une promesse 

Il y a ce mur devant nous
Tu le vois ce mur ?
Bien sûr que tu le vois
A quoi il sert ?
C’est absurde un mur au milieu de nulle part
Combien fait-il de long ?
Deux cents mètres ?
Trois cents mètres ?
Et sa hauteur ?
Sept mètres ?
Un peu plus ?
Et son épaisseur ?
Dis-moi
          Combien fait-il d’épaisseur ?
Est-ce qu’une personne peut marcher à son sommet ?
C’est toi qui l’as construit ?
Pourquoi tu me le dis pas si c’est toi qui l’as construit ?
Il est en quelle matière ?
C’est du béton ?
Vu d’ici, on dirait du béton
Comment t’as fait pour amener autant de béton ?
T’as pas pu faire ça toute seule
Qui t’a aidé ?
Ils ont forcément un nom ceux qui t’ont aidé
Des camions sont venus jusqu’ici ?
Combien ?
Pourquoi est-ce qu’il n’y a pas de traces de leur passage ?
Est-ce qu’il a plu depuis qu’ils sont partis ?
Et tu es qui toi ?
Est-ce que tu es née ici ?
Est-ce que tu considères cette terre comme ta terre et tu serais prête à la défendre au péril de ta vie ?
Est-ce que c’est la raison de ta présence ?
Pourquoi tu ne réponds pas ?
Pourquoi tu restes comme ça, la bouche fermée, le regard brûlé par le soleil ?
Ne me dis pas que je te fais peur
Ne me dis pas que tu crois que malintentionné, j’ai parcouru ce long chemin qui m’a mené jusqu’à toi
Regarde-moi
Il y a moins de cinq minutes que nous nous connaissons
Je ne te violerai pas
Je ne te prendrai rien
Je ne te toucherai même pas
Ne te laisse pas aveugler par ma voix éraillée et mon aspect débraillé
Ça fait des semaines que je marche
          Que je bouffe de la poussière
          Que le soleil me dessèche
Je suis fatigué
Je pue la transpiration
Mes habits déchirés
Mais je ne te ferai aucun mal
Je suis juste de passage
C’est ça
          Un être de passage
Et j’arrive de très loin avec cette promesse
          Toujours avancer en ligne droite
          Quoi qu’il en coute, ne jamais dévier ma route
Et aujourd’hui, devant moi, il y a ce mur qui s’oppose à mon chemin
Je pourrais faire un détour
           M’inventer un nouveau parcours
Mais comme je t’ai dit, ma promesse, c’est d’avancer en ligne droite
Il y a des gens qui avancent en zigzaguant, moi, j’avance en ligne droite
Alors j’ai besoin de savoir pourquoi ce mur est là et si c’est bien toi qui l’as construit
J’ai tout mon temps
Ça fait si longtemps que je marche
Ok
Je me plie à ton silence
Mais un truc avant que je parte
Ce mur, écoute-moi bien, il ne m’arrêtera pas
Parce que moi, je n’ai rien à perdre
Il y a longtemps que je n’ai rien à perdre
Je passerai par-dessus ou par-dessous s’il le faut
Ce mur, je le détruirai avec mes poings
Je le dévorerai avec mes dents
Je l’aspirerai avec mon bouche
Je l’effacerai avec mon imagination
Parce que parfois, il y a des promesses que tu es obligé de tenir pour te rappeler que tu es en vie

samedi 19 mars 2016

Interdit

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-->Extrait de "Avant de se retrouver", spectacle musical, texte et mise en scène Jérôme Richer, musique Olivia Pedroli, créé au 2.21 à Lausanne. Une production de la Compagnie Binooculaire. 
Il y a un truc que je ne supporte pas
Un truc qui me rend dingue
C’est qu’on touche ma flute
Qu’on pose ses mains sur elle
Tout de suite, je crois qu’on va la prendre de travers
La blesser
C’est très intime une flute
Sa forme, c’est très intime
Et puis la flute, c’est le souffle
La pulsation vitale La flute, c’est peut-être l’instrument qui se rapproche le plus de la voix humaine

C'est la nuit

Extrait de "Avant de se retrouver", spectacle musical, texte et mise en scène Jérôme Richer, musique Olivia Pedroli, créé au 2.21 à Lausanne. Une production de la Compagnie Binooculaire.

C’est la nuit
C’est peut-être l’été
Il fait un peu trop chaud
Je suis dans ma chambre
Je suis seule dans ma chambre avec lui
Je ne dors pas
Il y a longtemps que je ne dors pas
Lui, il sait que je suis réveillée
Même s’il ne dit rien, il le sait
Il est patient
Très patient
Il n’a rien à faire d’autre qu’attendre
Attendre que je me décide
Que je me lève
Oui
Que je le saisisse
Que je le touche
Oui
Que je glisse mes mains sur lui
Que je caresse son corps Son manche
Et qu’enfin je commence à jouer
À jouer avec lui
Oui
Sans me soucier de ce que les autres pourraient penser
Sans me soucier de ce que mon attitude pourrait dire de moi
Et qu’enfin, lui et moi soyons réconciliés Et pour une fois, un peu heureux

La Bande-Annonce du spectacle : 
Avant de se Retrouver - Bin°oculaire - 2016 from Manon Pierrehumbert on Vimeo.

mardi 15 septembre 2015

Invisible

Extrait de "Nous sommes tous des pornstars", création le 8 septembre 2015 à la Bâtie, festival de Genève.

Tu marches dans la grande ville
Jusqu’à ce que tes pieds ne puissent plus te porter
Jusqu’à ce que tu t’effondres
          Que ton corps te lâche
           T’abandonne
Et personne pour te voir
Pour prêter attention à toi
Tu es devenu invisible
C’est arrivé comme ça
Il paraît que certaines personnes s’entrainent pour y parvenir
Que c’est une sorte de métier
          Devenir invisible pour échapper au regard de la police
Mais toi, tu n’as rien demandé
Et les autres Souvent ils se cognent à toi
Te laissent à moitié sonné pour continuer leurs chemins
Et tu ne dis rien
Tu ne protestes pas
Mais que pourrais-tu dire ?
Il y a si longtemps que tu n’as pas parlé
Juste quelques mots en cas d’absolu nécessité
Pour le reste, rien
Enfin rien qui ressemble à une conversation entre êtres humains
C’est arrivé comme ça
Progressivement
La disparition du langage
La disparition des mots dans ta bouche
Cette terrible sensation de perte
Mais tes yeux
Oui, tes yeux
Ils continuent à voir tes yeux
Plus précis que des caméras de vidéosurveillance
Ils aspirent tout
Une modélisation parfaite de la réalité
Par tes yeux, tu ressens la moindre texture
L’extrême complexité de certaines formes
Les températures
Et tous ces corps
Ces corps que ton regard enregistre
Scanne
Dissèque
Partout il y a les corps des femmes dans la rue
Dans les vitrines des magasins
Sur les panneaux publicitaires
En devanture des kiosques à journaux
Tu aimerais tellement qu’elles te regardent
          Que ces femmes te regardent
          Qu’elles te parlent peut-être
Alors aujourd’hui tu t’arrêtes
Tu t’arrêtes devant une vitrine d’un magasin de vêtements
Une de ces chaines qui pullulent dans toutes les villes d’Europe
Et là, qui te fait face, il y a cette femme beaucoup plus grande que toi
Il y a cette femme gigantesque
Tu ne vois que la moitié de son corps
Elle est en maillot de bain
Un immense sourire sur le visage
Elle s’en moque de la pluie au dehors
Elle s’en moque du froid glacial qui te transperce les chairs
Elle offre son corps bronzé et plein de vie aux regards des autres
Elle s’en moque de ce que tu peux penser
Car elle sait au plus profond d’elle-même qu’elle est belle
Et toi, tu ressens ce besoin irrépressible de la toucher
Ça t’envahit
Te submerge
C’est comme un gouffre impossible à satisfaire
Pas seulement parce qu’une vitre vous sépare
Pour elle, tu n’existes pas
Maintenant tu voudrais crier
Dire que les corps de ces femmes dans les rues, ce n’est plus possible
Que tu pourrais faire quelque chose de mal
Que la solitude, ce n’est plus possible
Que tu as simplement besoin d’un peu de chaleur
Que quelqu’un te prenne dans les bras
Te serre contre lui
Te reconnaisse en tant qu’être humain