samedi 19 juin 2010

Cette ville

Extrait de La ville et les ombres créé en août 2008 au Théâtre Saint Gervais Genève dans le cadre du Festival de la Bâtie. Soit le récit de l'évacuation du squat à Rhino à Genève avec ses multiples épisodes à rebondissement vu sous le regard de ses différents acteurs.


Cette ville où on rit
Cette ville où on pleure
Cette ville qui pue le fric
Cette ville qui cache sa misère
Cette ville où on se perd
Cette ville où on se retrouve
Cette ville où on nait
Cette ville où on crève
Cette ville où les rêves éclosent
Cette ville où les rêves se brisent
Cette ville où tout le monde se connaît
Cette ville où personne ne se voit
Cette ville où les chiens prolifèrent
Cette ville des banques, des bijouteries
Cette ville des quartiers abandonnées
Cette ville des organisations internationales
Cette ville où l’argent dénature tout
Cette ville où selon les barèmes officiels je suis pauvre
Cette ville où j’ai aimé une femme
Cette ville où j’en aimerai d’autres
Cette ville où je marchais la peur au ventre
Cette ville où je criais ma joie
Cette ville préservée, à l’abris du monde extérieur
Cette ville au bord d’un lac
Cette ville à la croisée d’un fleuve et d’une rivière
Cette ville et son jet d’eau
Cette ville calviniste
Cette ville où chacun vit dans ses ghettos, prisons, barrières mentales
Cette ville qui se nourrit de scandales
Cette ville qui voudrait rivaliser avec Paris, Berlin, Londres ou New York
Cette ville où l’amour s’absente
Cette ville où la haine grandit
Cette ville où l’espoir subsiste
Cette ville qu’on quitte
Cette ville et ses trams
Cette ville et ses voitures, ses vélos, ses piétons
Cette ville qui voudrait être tout
Cette ville qui souvent n’est rien
Cette ville qui ressemble à tant d’autres villes
Cette ville qui n’existe pas
Cette ville dans l’œil du cyclone

Le show télévisé

Extrait de La ville et les ombres créé en août 2008 au Théâtre Saint Gervais dans le cadre du Festival de la Bâtie. Soit le récit de l'évacuation du squat à Rhino à Genève avec ses multiples épisodes à rebondissement vu sous le regard de ses différents acteurs.

LE PRESENTATEUR. – Quelle soirée. Ce n’est pas fini. Beaucoup de surprises nous attendent encore. N’oubliez pas en fin d’émission, la présence de Mélanie Slob, la nouvelle star du porno. La température va monter d’un cran sur le plateau. Accueillons maintenant notre nouvel invité venu tout spécialement d’Afrique.
L’ASSISTANT. – Il vit en Suisse depuis plusieurs années.
LE PRESENTATEUR. – Il est quand même africain.
L’ASSISTANT. – Un africain blanc.
LE PRESENTATEUR. – Une précision superflue. Depuis quand les africains ne peuvent-ils pas être blancs ?
L’ASSISTANT. – J’aime les africains. Noirs ou blancs, je les aime tous.
LE PRESENTATEUR. – Mesdames et messieurs, quel beau métier que la télévision. Ce noir, nous avons donc la chance de recevoir un véritable africain. Quoi encore ? Qu’est-ce que vous avez à gesticuler ? Vous ne pouvez pas vous tenir tranquille ?
L’ASSISTANT. – Vous avez dit ce noir.
LE PRESENTATEUR. – Quoi ce noir ? Il est blanc. Vous ne m’écoutez pas.
L’ASSISTANT. – Pardonnez-moi. Vous avez dit. Ce noir, nous avons la chance d’accueillir un véritable africain.
LE PRESENTATEUR. – Suis-je censé vous rappeler que nous sommes en public ?
L’ASSISTANT. – En direct.
LE PRESENTATEUR. – Vos ridicules pitreries ne seront pas coupées au montage ? Elles ne vous rendront pas plus sympathique aux yeux du public. Notre invité commence à s’impatienter dans les coulisses. Accueillons le comme il se doit. Un tonnerre d’applaudissement s’il vous plaît.
L’INVITE. – Bonsoir.
LE PRESENTATEUR. – Comment vous appelez-vous ?
L’INVITE. – Monsieur Lenoir.
LE PRESENTATEUR. – Monsieur Lenoir, laissez-moi vous poser une première question. Une deuxième en fait, vu que je lui ai déjà demandé votre nom. Depuis combien de temps vivez-vous en Suisse ?
L’INVITE. – Quatre ans.
LE PRESENTATEUR. – Et comment trouvez-vous notre pays ?
L’INVITE. – Froid.
LE PRESENTATEUR. – Mais encore ?
L’INVITE. – Très froid.
LE PRESENTATEUR. – Rien d’autre ?
L’INVITE. – Extrêmement froid.
LE PRESENTATEUR. – Qu’êtes-vous venu faire dans notre pays si froid et pourtant si accueillant envers les étrangers ?
L’INVITE. – Des études.
LE PRESENTATEUR. – Dans quel domaine ?
L’INVITE. – L’informatique.
LE PRESENTATEUR. – Très intéressant l’informatique.
L’INVITE. – Pas tant que ça.
LE PRESENTATEUR. – Pourquoi faire des études d’informatique si vous ne trouvez pas ça intéressant ?
L’INVITE. – Pour gagner de l’argent et aider ma famille.
LE PRESENTATEUR. – La solidarité africaine. Le rapport clanique. Le sens de la famille. Quelle beauté. Quelle générosité. Monsieur Lenoir, nous vous avons invité à témoigner devant nous ce soir car vous avez exercé par le passé la profession de squatteur.
L’INVITE. – Je ne sais pas si c’est une profession.
LE PRESENTATEUR. – C’en est une. Et très lucrative.
L’INVITE. – Je n’ai pas eu le sentiment de m’enrichir.
LE PRESENTATEUR. – Au moins, vous ne vous êtes pas appauvri.
L’ASSISTANT. – Monsieur Lenoir ne semble pas très à l’aise.
LE PRESENTATEUR. – Il l’est. Monsieur Lenoir a la prestance d’un homme habitué des plateaux de télévision. Monsieur Lenoir a été invité sur celui de Jean-Luc Delarue sur France 2. Sur celui de Marc-Olivier Fogiel sur M6. Monsieur Lenoir aime la télévision et la télévision l’aime. Comment avez-vous découvert l’univers des squats en Suisse ? Est-ce que vos compatriotes vous en avaient parlé avant votre départ pour l’Europe ?
L’INVITE. – Je ne savais pas que ça existait en venant ici. C’est un étudiant que j’ai rencontré à l’université qui m’en a parlé.
LE PRESENTATEUR. – Un étudiant africain ?
L’INVITE. – Non. Suisse.
LE PRESENTATEUR. – D’origine étrangère ?
L’INVITE. – Suisse alémanique.
L’ASSISTANT. – Ce n’est pas étranger ça.
LE PRESENTATEUR. – Merci de la précision. Je salue tous nos téléspectateurs d’outre sarine. Ils sont nombreux à nous regarder ce soir. Est-ce qu’il se droguait ? Je parle de l’étudiant qui vous a proposé d’habiter dans ce squat.
L’INVITE. – Non.
LE PRESENTATEUR. – Il était porté sur la boisson ?
L’INVITE. – Je ne l’ai jamais vu saoul.
L’ASSISTANT. – Un bon suisse.
L’INVITE. – C’est ça.
LE PRESENTATEUR. – Personne ne vous a dit que squatter est illégal ?
L’INVITE. – Mon ami m’a dit que c’était permis.
LE PRESENTATEUR. – Votre ami est étudiant en droit ?
L’INVITE. – Non. En histoire.
LE PRESENTATEUR. – Moi, je dis que vous êtes venu en Suisse dans l’intention de profiter des largesses de notre beau pays en matière d’accueil et d’hébergement des étrangers.
L’INVITE. – Je suis venu en Suisse dans le cadre de mes études. J’ai un permis de séjour en règle.
LE PRESENTATEUR. – Nous le connaissons votre discours. Il est bien rodé. Tout le monde sait que vous avez prévu de rester en Suisse une fois vos études achevées.
L’INVITE. – Je compte retourner au plus tôt dans mon pays. Ici, il fait vraiment beaucoup trop froid.
L’ASSISTANT. – Avec le réchauffement climatique, dans moins de dix ans, il fera la même température qu’en Afrique.
LE PRESENTATEUR. – Silence.
L’INVITE. – Est-ce que je peux m’en aller ?
LE PRESENTATEUR. – Vous restez là. Parasite. Regardez-vous. Vous profitez de la moindre opportunité pour faire de la propagande en faveur des squats.
L’INVITE. – C’est vous qui m’avez invité. Vos collaborateurs m’ont harcelé pendant des semaines pour que je participe à l’émission.
LE PRESENTATEUR. – Mensonge. Calomnie. Ces squatteurs. Impossible de leur faire confiance. Où allez-vous ? Vous partirez quand je vous dirai de partir. Un africain blanc qui se fait appeler Monsieur Lenoir. Quelle blague.
L’INVITE. – C’est mon vrai nom.
LE PRESENTATEUR. – Encore une de vos combines pour vous rendre intéressant. Qui me prouve que vous êtes africain ? Faites-moi sortir cet ignoble individu.
L’ASSISTANT. – Moi ?
LE PRESENTATEUR. – Il faut bien que vous soyez payé à quelque chose.
L’ASSISTANT. – C’est que.
LE PRESENTATEUR. – Vous avez peur ? Un bon suisse fier et courageux comme vous.
L’ASSISTANT. – Il est parti.
LE PRESENTATEUR. – Le fourbe. Le scélérat. Une preuve supplémentaire que les squatteurs ne désirent qu’une chose. Semer le chaos dans ce pays. Je vous propose de nous retrouver avec Mélanie Slob, la nouvelle star du porno, juste après un flash.
L’ASSISTANT. – D’information.

La manifestation

Extrait de La ville et les ombres créé en août 2008 au Théâtre Saint Gervais Genève dans le cadre du Festival de la Bâtie. Soit le récit de l'évacuation du squat à Rhino à Genève avec ses multiples épisodes à rebondissement vu sous le regard de ses différents acteurs.

Quelle chaleur. Un soleil de plomb. Ça nous change des jours d’évacuation. Sur la place Neuve, beaucoup de monde. Dans la foule, des dizaines d’adolescents habillés dans la tenue typique des blacks blocs. Greta Gratos prend la parole. C’est devenu une habitude. Les gens rient. L’applaudissent. Ensuite vient le tour de plusieurs représentants des partis d’extrême gauche. Puis de celui d’un membre du parti socialiste. Il n’a pas dit deux mots qu’il se fait huer. Laissez-le parler. Il ne dit pas que des conneries. Putain ce que ça m’énerve. On se met en marche. Il y a des flics pour bloquer la circulation. Il y a beaucoup d’enfant dans le cortège. Nous marquons un premier arrêt devant le squat de l’Arquebuse. Nouveaux discours. Je n’entends pas grand chose. Je m’en fous un peu. On avance. Je croise une amie. Alors les enfants, c’est pour quand ? C’est en train. Du moins, on essaie. C’est compliqué les dates d’ovulation. Je me suis renseigné sur internet pour mieux comprendre. T’as entendu parlé du phénomène de double ovulation ? Non. Les femmes ont parfois deux ovulations pendant un même cycle. C’est bien. Faut que je passe à la Placette pour faire quelques courses. J’ai un barbecue avec des amis ce soir au bord du lac. Pas mécontent de m’extraire de la manif. En même temps, ça me fait bizarre d’entrer dans la Placette. Je fais le tour des rayons. Je regarde les gens. J’essaie d’imaginer ce qu’ils pensent. Je paie mes achats et je sors. La manifestation est à peine à cent mètres devant moi. Immobilisée. Encore des discours. Sur le sol, des canettes de bières. Plusieurs personnes torses nus. Il fait toujours aussi chaud. Nous nous dirigeons vers les Pâquis. Je suppose que nous allons passer devant l’Hôtel California. Nous pénétrons dans la rue Plantamour. Deux cents mètres et nous nous immobilisons. Je ne vois rien. Je n’entends rien. Puis c’est le bruit. Comme un sifflement. Et des petites explosions. Je ne comprends pas ce qui se passe. Mes yeux me piquent. Des gaz lacrymogènes. Autour de moi, des familles avec des enfants. C’est la panique. Des gens crient. Se bousculent. Une lacrymo explose à moins de cinquante centimètres de ma tête. J’ai tout le visage qui me brûle. Putain d’enculés. Une fille que je ne connais pas me tend du citron. Tiens. Passe-t-en sur le visage. Ça neutralise les effets. Nous nous replions sur les quais. Des familles s’échappent par les petites rues adjacentes. Je reste le long des quais. J’ai les yeux complètement explosés. Un des camions de la manif tombe en panne à côté de moi. C’est le radiateur qui a flanché. Un nuage de vapeur s’élance vers le ciel. J’entends du bruit au loin. Je me retourne. Des canons à eau aspergent la queue de la manifestation. Bordel. Faudra pas s’étonner si ça dégénère et s’il y a de la casse. Nous nous retrouvons sur le pont du Mont-Blanc. Je me souviens de la dernière grande manifestation de la fonction publique où nous nous sommes retrouvés à dix milles personnes à bloquer le pont. On est loin du compte. Je regarde ma montre. La manifestation doit encore remonter jusqu’à Rhino. Je suis fatigué. De l’autre côté du pont, je m’arrête à une fontaine. L’eau n’est pas potable. J’en trouve une deuxième. Je me rince le visage. Bois de l’eau. Regarde autour de moi. Puis je me décide. Tant pis pour la manifestation. Sur le chemin, je croise des policiers. Ils ont surgi de nulle part. Il y en a de partout. Regards supérieurs. Tenues de robocop. Empêcher les méchants manifestants de piller les magasins de la rue du Rhône. J’ai un peu honte. Et puis merde. Tant pis. On ne peut pas être partout à la fois. Pour une fois qu’il fait beau.