lundi 23 mai 2011

La confrontation

Un homme dit à sa femme : Bientôt je te tuerai. Après viendra mon tour. Et à la fin de la pièce, il le fait. Entre temps, nous sommes plongés dans le quotidien faussement banal d’une famille, les disputes entre la fille ainée et le fils, la femme qui telle une Pénélope moderne tricote un pull pour son mari pour le jour où il la tuera. L’essentiel de la pièce repose sur le silence de la femme. Elle est celle qui choisit de ne rien dire. Le spectateur, lui est placé en situation de témoin impuissant du drame en cours.

C'est en quelques lignes le résume de ma dernière pièce Le deuxième homme que je suis en train de terminer d'écrire. En voici la troisième scène :

Une chambre d’hôtel.
LA FEMME est en culotte. Elle fume.
LE DEUXIEME HOMME est assis sur le lit.

LE DEUXIEME HOMME. – Pourquoi tu fumes toujours après l’amour ?
LA FEMME. – Elle n’a aucun sens ta question.
LE DEUXIEME HOMME. – Tu as joui ?
LA FEMME. – Tu devrais le savoir.
LE DEUXIEME HOMME. – Je ne comprendrai jamais.
LA FEMME. – Quoi ?
LE DEUXIEME HOMME. – Le plaisir chez la femme. Comment ça fonctionne.
LA FEMME. – A quoi ça sert de comprendre ?
LE DEUXIEME HOMME. – Ta cendre.
LA FEMME. – Quoi ?
LE DEUXIEME HOMME. – Elle va tomber.

LA FEMME va écraser sa cigarette dans le cendrier posé sur la table de nuit.
LE DEUXIEME HOMME en profite pour lui toucher les seins.

LA FEMME. – Pourquoi faut-il toujours que vous fassiez ça ?
LE DEUXIEME HOMME. – Quoi ?
LA FEMME. – Nous toucher les seins ou les fesses quand nous faisons autre chose.
LE DEUXIEME HOMME. – Approche.
LA FEMME. – Je n’ai pas envie.
LE DEUXIEME HOMME. – Je les trouve beaux.
LA FEMME. – Quoi ?
LE DEUXIEME HOMME. – Tes seins.
LA FEMME. – Passe-moi une cigarette.
LE DEUXIEME HOMME. – Tu fumes trop.
LA FEMME. – Je suis fatiguée.
LE DEUXIEME HOMME. – Je peux faire quelque chose ?
LA FEMME. – Tu es gentil.

Elle s’allume une cigarette. Ses mains tremblent légèrement.
LE DEUXIEME HOMME s’allume aussi une cigarette.

LE DEUXIEME HOMME. – C’est un peu ridicule nous deux en train de fumer.

Ils fument en silence.
LA FEMME laisse tomber sa cigarette.

LA FEMME. – Merde.
LE DEUXIEME HOMME. – J’aime quand tu viens sur moi. Te regarder bouger. Tu es belle quand tu te laisses aller.
LA FEMME. – Merci.
LE DEUXIEME HOMME. – Tu veux en parler ?
LA FEMME. – De quoi ?
LE DEUXIEME HOMME. – Ce qu’il a dit.
LA FEMME. – Non.
LE DEUXIEME HOMME. – Tu en es sûre ?
LA FEMME. – Et toi, tu veux en parler ?
LE DEUXIEME HOMME. – Un homme et une femme sont morts dans l’incendie d’un hôtel. Personne ne savait pourquoi ils étaient là jusqu’à ce qu’on comprenne qu’ils couchaient ensemble. Tu imagines le drame pour les familles ? Apprendre d’un seul coup la mort de son conjoint et son infidélité.
LA FEMME. – Pourquoi tu me racontes ça ?
LE DEUXIEME HOMME. – C’est quelque chose que j’ai lu dans le journal ce matin.
LA FEMME. – Pourquoi tu me racontes ça ?
LE DEUXIEME HOMME. – Tu es un peu pâle. Tu ne dors pas assez. Tu devrais prendre soin de toi.


LA FEMME tousse.

LE DEUXIEME HOMME. – Qu’est-ce que je disais ? Ces saloperies de clopes finiront par nous tuer.
LA FEMME. – Si seulement.
LE DEUXIEME HOMME. – Qu’est-ce que tu as dit ?
LA FEMME. – Rien.
LE DEUXIEME HOMME. – J’ai pourtant cru.
LA FEMME. – Tu as rêvé.
LE DEUXIEME HOMME. – Tu crois ?
LA FEMME. – Oui.
LE DEUXIEME HOMME. – Viens t’allonger.
LA FEMME. – Je n’ai pas envie.
LE DEUXIEME HOMME. – Je mets le réveil de mon téléphone.
LA FEMME. – Arrête.

Elle commence à s’habiller. Elle le sera complètement à la fin de la scène.

LE DEUXIEME HOMME. – Et si tu divorçais ?
LA FEMME. – Et ensuite ?
LE DEUXIEME HOMME. – Nous habiterions ensemble.
LA FEMME. – Où ça ?
LE DEUXIEME HOMME. – Je ne sais pas. N’importe où.
LA FEMME. – Et après ?
LE DEUXIEME HOMME. – Quoi après ?
LA FEMME. – Notre vie, comment elle sera ?
LE DEUXIEME HOMME. – Nous serons heureux.
LA FEMME. – Tu ne l’es pas aujourd’hui ?
LE DEUXIEME HOMME. – Je le serai encore plus.
LA FEMME. – Et les enfants ?
LE DEUXIEME HOMME. – Ils habiteront avec nous.
LA FEMME. – Ça ne sera pas facile.
LE DEUXIEME HOMME. – Ça ne me fait pas peur.
LA FEMME. – Tu as pensé à tout.
LE DEUXIEME HOMME. – Non.
LA FEMME. – Et lui ?
LE DEUXIEME HOMME. – On ne choisit pas de tomber amoureux.
LA FEMME. – Parce que tu es amoureux ?
LE DEUXIEME HOMME. – Pourquoi es-tu si dure ?
LA FEMME. – Je ne te demande rien. Que tu me baises une ou deux fois par semaine. Et si possible que tu me fasses jouir. Si tu n’y parviens pas, ce n’est pas grave. Une ou deux gentillesses et c’est oublié. Je ne te reproche rien. Cette situation me convient. Alors ne me demande pas, s’il te plait, de croire que nous vivrons ensemble. Tôt ou tard, notre relation prendra fin. Parce que nous serons lassés. Parce que ça ne marchera plus. Parce que tu en voudras une plus jeune. Parce que c’est déjà trop tard. Excuse-moi. Il faut que j’aille faire des courses. Le frigo est vide à la maison.

Elle sort.
LE DEUXIEME HOMME tire rageusement sur sa cigarette avant de s’apercevoir qu’elle est éteinte.

jeudi 3 mars 2011

Lecture publique de Nouveau monde

Une première version de Nouveau monde, ma pièce sur le monde ouvrier, écrite dans le cadre de ma résidence d'auteur à la Comédie de Genève au cours de la saison 2009-2010 sera lu à la Comédie le 19 mars au cours de la manifestation Matières inflammables :

Deux jours durant, la Comédie fait la part belle aux écritures d’aujourd’hui. Cinq textes inédits seront lus en présence de leurs auteurs.
Ces uppercuts poétiques font valser les convenances dans un festin de tabous, de non-dits, d’humour noir et de noir tout court. La pornographie du pouvoir, le monde ouvrier, le sexe et la religion, l’homosexualité et ses coming out improbables, l’engagement armé et ses dérives seront au programme.
Le cycle de lectures s’achèvera par un voyage musical, avec Les Paysages d’exil. Ce récital de chants et de poèmes de Bertolt Brecht, mis en musique par Hanns Eisler, sera interprété par Armen Godel, accompagné au piano par Sylviane Baillif-Beux.


Matières inflammables s’inscrit dans un projet européen de circulation de textes et d’auteurs soutenu par la Comédie : Corps de textes (www.corpsdetextes.com)

Textes lus par Céline Bolomey, Julie Cloux, Anne-Marie Delbart, Julien George et Jean-Louis Johannides
Textes Marine Bachelot (France), Loredana Bianconi (Belgique), Mickael de Oliveira (Portugal), Manon Pulver (Suisse) et Jérôme Richer (Suisse)
Mise en lecture Anne Bisang et Jérôme Richer

Programme
vendredi 18 mars
19h Il a livré ton bien à ceux qui meurent de Mickael de Oliveira
20h Artemisia vulgaris de Marine Bachelot

samedi 19 mars
16h30 Goûter offert, aux saveurs d’Apéro’sfair
17h Nouveau monde de Jérôme Richer
18h pause
18h30 L’Embrasement de Loredana Bianconi, réalisatrice de Do You Remember Revolution
19h30 L’Inconductibilité du blanc d’œuf battu de Manon Pulver

Entrée libre

jeudi 3 février 2011

Bourse d'aide à l'écriture

Je viens de recevoir une bourse d'aide à l'écriture de l'association Beaumarchais (affiliée à la SACD en France) pour mon projet Le deuxième homme (qui s'intitulait avant Mascarade). Cette aide ouvre la possibilité, par la suite, d'obtenir des aides à la production et à la publication de la pièce.
Par ailleurs en accord avec mon accompagnant Philippe Minyana, dans le cadre de Textes-en-Scènes (Cf : message du 28 juin), nous avons décidé que ce serait ce texte, et non pas F., qui serait développé dans le cadre de l'atelier. C'est donc doublement une bonne nouvelle pour ce texte, centré sur la famille, qui marque une étape importante dans l'évolution de mon travail d'écriture.

lundi 24 janvier 2011

La révolution par le feu

C'est un sentiment très étrange quand la réalité finit par rejoindre la fiction. Dans Katharina, j'ai écrit un passage dans lequel je mets en avant le fait, que selon moi, dans la configuration actuelle de notre société, la personne qui s'immole en signe de protestation est le plus grand des révolutionnaires. L'évolution de la situation politique en Tunisie et dans d'autres pays du Maghreb semble me donner raison. Le suicide comme arme de combat.

J’ai imaginé l’histoire d’un homme
Une autre version de moi même
Qui entrerait en résistance
Il commencerait par échafauder différents scénarios de lutte armée
D’abord en groupe
Puis finalement seul
Plastiquer le siège de l’UBS
Foutre le feu à toutes les Migros
Enlever le patron de Rolex et le séquestrer dans une prison du peuple
Pour se rabattre sur une action encore plus spectaculaire et radicale
D’abord convoquer les médias
Télévision
Radio
Presse écrite
Lire une déclaration solennelle
Et s’immoler en direct
J’ai bien dit
          S’immoler en direct
L’homme qui s’immole en signe de protestation est un révolutionnaire
L’homme qui s’immole en direct au téléjournal est le plus grand des révolutionnaires
Que ceux qui ne sont pas d’accord avec moi s’immolent maintenant
Un acte inoubliable
Magnifique
Qui marquerait à jamais l’histoire du théâtre