mardi 15 novembre 2011

La porte

Texte de commande d'après le photo d'une porte en Chine. 

Te voilà de nouveau devant la porte
          Disons plutôt
Te voilà devant sa reproduction numérique sur l'écran de ton ordinateur
Dix millions de pixels
Qui peu à peu s'effaceront
Disparaitront

Quatre ans déjà

Oui
Il y a quatre ans
Tu lui faisais face
Vous vous faisiez face
Elle et toi
Toi et elle
L'amour de ta vie
C'est comme ça que tu parlais d'elle
L'amour de ta vie
Quelle stupidité
L'amour de ta vie
Un rêve pour adolescent
L'amour de ta vie
C'était avant que tout s'arrête
Se brise
Vous aviez pourtant tout prévu
Imaginé
Tracé
Economisé l'argent
Fouillé sur internet
Consulté des forums
Posé des questions
Lu des réponses
Etabli des amitiés virtuelles
Enfin tout était prêt pour le grand voyage
La porte
La recherche de la porte
La fameuse porte
La porte mythique

C'est elle qui avait commencé
Vous étiez dans la rue
Vous marchiez sans but
Profitant d'un bref soleil d'automne
Vos mains amoureusement enlacées
Et là, elle s'est tournée vers toi
          On m'a parlé d'une porte
          Là-bas
          De l'autre côté du monde
          Une porte
          Qui change la vie
          Il suffit de la voir
          De poser la main sur elle
          Et ta vie s'en trouve changée
          Qu'est-ce que tu en penses
Ce que tu en pensais
Tu n'as pas réfléchi
Tu as dit oui
Oui au voyage
Oui à la porte
Oui à la vie changée
C'était un temps où tu aurais dit oui à n'importe quoi
N'importe quoi pourvu que ce soit elle qui te le demande
          Marions-nous
          Oui
          Faisons des enfants
          Oui
Alors pourquoi pas une porte
          Qu'est-ce que je risque
          Ce n'est qu'une porte
          Une simple porte
          Il ne peut rien m'arriver
          Il ne peut rien nous arriver
Tu aurais dû te méfier
Elle parlait de la porte
Avec cette lumière si particulière dans les yeux
On aurait dit une enfant
L'enthousiasme d'une enfant
Toi qui ne sais jamais t'enthousiasmer, ça t'a toujours perdu
Incapable de dire non à l'enthousiasme
Et puis tu as toujours aimé voyager

Alors te voilà dans l'avion
Tu souris béatement
Elle sourit béatement
Quand tu poses le pied de l'autre côté du monde, tu sembles flotter
Il fait chaud
Tu ne t'attendais pas à ce qu'il fasse aussi chaud
Tu vacilles
Autour de toi, de l'agitation
Des voix qu'on ne comprend pas
Des bruits
Beaucoup de bruit
          On y va
Tu marches
Sors de l'aéroport
Vous avez tout prévu
Le taxi
L'hôtel
Vous avez tout prévu
Tu es silencieux
Elle n'arrête pas de parler
Elle est enthousiaste pour deux
          Tout va bien
L'hôtel
Il faut dormir
Tu n'y arrives pas
Tu te lèves
Regarde dehors
La grisaille
Le temps qui passe
Il faut partir
          La porte nous attend
C'est ce qu'elle te dit
          La porte nous attend
Tu te laisses guider
Le voyage recommence
Le train
Le bus
Marcher
Encore le bus
Un taxi
Encore marcher
Plusieurs jours
Plusieurs nuits
Tu ne sais pas
Incapable de faire le compte
          Ta vie va changer
          Tu vas voir la porte et ta vie va changer
Tu pourrais sourire
Tu pourrais mais tu n'y arrives pas
A chaque kilomètre parcouru, tu te perds un peu plus
Devenu aveugle, tu prends des photos
Ce que tu ne vois pas, ton appareil le voit pour toi
          Nous arrivons bientôt
          Ecoute ce silence
Si tu en avais la force, tu dirais
          Quelle connerie
          Non mais quelle connerie
          Ecouter le silence
Mais bien sûr, tu te tais
Il y a plusieurs jours que tu te tais
Elle court
Te lâche
T'abandonne
Loin devant toi
Quand enfin tu la rejoins
Quand enfin la porte se dresse devant toi
Cette porte avec ses bleus
Ses marques
Ses traces
Quand enfin vous vous trouvez devant la porte, les mots sortent de ta bouche
Tu ne sais pas pourquoi
Tu ne sais pas comment
Tu n'aurais jamais pensé avoir autant d'énergie en toi
Autant d'imagination pour détruire ce qui a été patiemment construit
Ce que tu as dit, tu l'as oublié
Ce qu'elle t'a répondu, tu l'as oublié

Alors voilà
Aujourd'hui
Quatre ans plus tard
C'est tout ce qui te reste de ce voyage
Une photo
Dix millions de pixels qui peu à peu s'effaceront
Et la certitude que ta vie a changé

lundi 26 septembre 2011

Je me méfie de l'homme occidental aux Francophonies à Limoges

Reprise de Je me méfie de l'homme occidental (encore plus quand il est de gauche) dans le cadre du Festival de Francophonies à Limoges les 7 et 8 octobre 2011 après sa création en mars 2011 au Théâtre Saint Gervais Genève.

Sur le spectacle :
« La nouvelle pièce de Jérôme Richer ne laisse rien au hasard. L’ambition ? Explorer, une fois de plus, un lien inédit engageant scène, spectateur et histoire contemporaine. Le but ? Laisser le public avec des questions plein la tête et le cœur tout chose. Soit un mélange de douceur et de politique, d’humain et d’inhumain. Au final, certes sincère, la pièce n’est pas aussi naïve qu’il n’y paraît vu l’habileté à bluffer le public en lui donnant par moments l’impression d’être pris en otage ou en le gratifiant de monologues parfaitement poétiques – servie en cela par une énergique et versatile Compagnie des Ombres. » Nicola Demarchi (11 mars 11)
« Une nouvelle fois, Jérôme Richer part à l’assaut des faux-semblants, en constatant notamment l’impuissance réitérée du théâtre. C’est très réussi, d’une sincérité un peu agacée et la distribution est excellente. » Lionel Chiuch – Tribune de Genève (15 mars 11)
« Comment faire un spectacle politique sans tomber dans le message vu et digéré ? A Saint-Gervais, à Genève, Jérôme Richer répond avec un spectacle morcelé, intelligent. » Marie-Pierre Genecand (18 mars 11)

Extrait : L'arabe
Ils sont trois sur scène. Deux hommes et une femme.

Je suis l’arabe
Elle répète en arabe.
Pour mes parents, je suis le fils prodige
Elle répète en arabe.
Du moins, c’est ce que dit ma compagne
Je n’aime pas quand elle dit ça
Ça m’énerve quand elle dit ça
Ma compagne est grande et blonde
Elle répète en arabe.
On dirait une allemande
Je lui dis souvent que c’est une sale nazie
Elle n’aime pas quand je dis ça
Ça l’énerve quand je dis ça
Ma compagne est cent pour cent suisse
Un pur produit de la campagne
Elevée au lait fermier et au fromage de chèvre
Un arabe avec une grande blonde, ça fait réagir
Un ami insinue que je l’aurais achetée
Echangée contre deux ou trois chameaux
Qu’il y a une histoire louche là-dessous
Le complexe de l’ancien colonisé
Elle répète en arabe.
L’attirance pour la femme blanche.
Elle répète en arabe.
Ça ne m’énerve pas qu’il dise ça
Je suis l’arabe
Elle répète en arabe.
Le bougnoule
Elle répète en arabe.
Le bicot
Elle répète en arabe.
Le melon
Elle répète en arabe.
Le gris
Elle répète en arabe.
Etc, etc.
Je ne suis pas musulman
Ni catholique
Ni protestant
Ni bouddhiste
Ni scientologue
Ni raélien
Ni témoin de Jéhovah
Je me définirais comme une personne rationnelle
Les gens sont toujours étonnés de rencontrer un arabe rationnel
Je ne crois pas en des lendemains qui chantent
En une évolution positive de l’humanité
Pour tout dire, je ne crois en rien
Je suis celui qui se fait contrôler dans les couloirs du métro
Qu’on arrête à la douane
Qu’on regarde de travers dans les magasins
A qui on refuse l’entrée en boite de nuit
Je dis
A qui on refuse l’entrée en boite de nuit
Mais pour ne rien vous cacher, je ne vais jamais en boite de nuit
Je n’écoute pas de hip-hop
Je ne m’habille pas en mode racaille
Je ne fais pas de trafic de stup
J’apprécie le vin rouge
Elle répète en arabe.
J’aime cuisiner
Je n’ai pas demandé à ma compagne de revêtir une burqa
Je suis l’arabe qu’on aime bien
Elle répète en arabe.
Je suis l’arabe gentil et plutôt intelligent
Quand j’ai peur, si j’ai peur
Quand j’angoisse, si j’angoisse
Je fais en sorte de le garder pour moi
Quand je suis sur scène, je ne me pose pas la question de la couleur de ma peau
D’autres se la posent pour moi
L’auteur
Elle répète en arabe.
Le metteur en scène
Elle répète en arabe.
Les autres comédiens
Elle répète en arabe.
Les spectateurs
Elle répète en arabe.
J’ai été engagé sur ce spectacle pour la couleur de ma peau
Je suis celui qui est différent
Je suis la caution ethnique
Elle répète en arabe.
Le discours sur les minorités visibles ne m’intéresse pas
Je ne suis pas sur scène pour prononcer de grandes phrases
Pour vous appeler à plus d’ouverture d’esprit
Je ne milite dans aucun parti politique
Je ne suis le défenseur d’aucune cause
Ça ne m’empêche pas d’avoir des opinions
De voter quand j’en ai l’occasion
Je n’ai pas écrit le texte que je suis en train de jouer
Il est basé sur ma vie mais il ne dit pas qui je suis
Je ne suis pas occidental
Elle répète en arabe.
Je ne suis pas africain
Elle répète en arabe.
Je suis un miroir sur lequel projeter vos fantasmes

samedi 24 septembre 2011

Naissance de la violence au Luxembourg

C'est un moment émouvant pour un auteur d'apprendre qu'un de ses textes aura droit à une deuxième vie sur scène. C'est ce qui est en train de m'arriver avec Naissance de la Violence (Une histoire d'amour), prix de la Société suisse des auteurs 2006, que j'ai créé en janvier 2007 à la Grange de Dorigny à Lausanne, avant des représentations à Genève et Neuchâtel. Une nouvelle production voit le jour au Luxembourg au Théâtre du Centaure, dans une mise en scène de Martin Engler.

Un homme, seul, dans un espace clos, est visité par une apparition – celle de sa femme abattue quelques années auparavant lors d’un affrontement avec la police. Ensemble, ils revisitent les différentes étapes de leur engagement dans la lutte armée au cœur des années 1970. Naissance de la violence est inspirée des vies de Renato Curcio et Margherita Cagol, membres fondateurs des Brigades rouges.


DISTRIBUTION
Texte : Jérôme Richer
Avec : Sophie Langevin et Steve Karier
Mise en scène : Martin Engler
Assistant à la mise en scène : Jérôme Konen
Scénographie : Diane Heirend

Coproduction : Théâtre du Centaure et Fundamental A.s.b.l.
Avec le soutien de : Ministère de la Culture, Fonds Culturel National et Ville de Luxembourg
Plus d'informations : Théâtre du Centaure ou Fundamental


DATES DE REPRÉSENTATION
Vendredi, 30 septembre à 20h00
Samedi, 1er octobre à 20h00
Mardi, 4 octobre à 20h00
Vendredi, 7 octobre à 20h00
Samedi, 8 octobre à 20h00
Dimanche, 9 octobre à 18h30
Mardi, 11 octobre à 20h00
Jeudi, 13 octobre à 18h30
Samedi, 15 octobre à 20h00
Lundi, 7 novembre à 20h00
Vendredi, 11 novembre à 20h00
Samedi, 12 novembre à 20h00
Dimanche, 13 novembre à 18h30

lundi 29 août 2011

Publications

L'essai 22 regards sur la culture vient de paraître aux éditions Les petites lessiveries dans lequel une version inédite de mon texte L'auteur est incluse. Un très bel objet avec les contributions de 10 auteurs membres des EAT-Suisse (Ecrivains associés du théâtre) et de magnifiques illustrations.

En début d'année, est aussi paru Anne Bisang à la Comédie de Genève : l'obsession du printemps aux éditions de l'Entretemps dans lequel plusieurs de mes textes courts sont inclus dont Le vieux monsieur.